Tim Burton, avec
Edward aux mains d'argent, explorait également cette thématique à sa manière. Encore un conte, empreint de merveilleux et une belle réflexion sur la différence et la manière dont elle doit affronter le monde. L'inventeur d'Edward était une sorte de docteur Frankenstein, reclus dans son château, dominant une banlieue américaine typique. Il conçut et éduqua sa créature mais il mourut avant de pouvoir l'achever, lui laissant d'immenses ciseaux en lieu et place de ses mains. Il est alors recueilli par une gentille famille bien intégrée à la communauté. Il devient l'attraction du quartier, on se bouscule pour qu'il coupe les cheveux des femmes, taille les haies. Il devient un phénomène très couru. Jusqu'à ce que les honnêtes gens ne commencent à se méfier de lui. Les masques tombent, la psychose gagne. Les bons citoyens finissent par poursuivre celui qui ne leur ressemble pas en hurlant « A mort! ». L'infirmité du pauvre Edward le fait passer par tous les états, il est d'abord tenu à l'écart du monde, devient objet de curiosité et enfin éveille la terreur. Burton se servait de ce personnage pour évoquer l'impression de décalage constant qui était la sienne quand il était jeune, à contre-courant des gens qui tous se ressemblaient et ne partageaient pas son originalité ou ses rêveries. Johnny Depp incarne Edward avec une candeur et une innocence touchante, totalement ouvert, par opposition à l'hypocrisie dont font preuve quasiment tous les habitants de la petite banlieue (à l'exception de la jeune Winona Rider et sa famille). Il s'agit là d'une bien belle parabole sur l'intolérance de la multitude envers tout ce qui ne lui ressemble pas et ce qui n'est pas « aligné », échappe aux critères classiques.
Dancer in the dark de Lars von Trier et son héroïne, Selma (bouleversante Björk), évoquait également cela. Le fait qu'elle devienne aveugle renforce l'injustice terrifiante dont elle est victime. Son infirmité est encore l'élément déclencheur : si son fils ne subit pas d'opération, il perdra lui aussi la vue. Elle économise pour lui épargner ce sort. Mais elle est dupée par son voisin, accusée de vol et de meurtre. Le style direct et dogmatique de Von Trier est une peinture crue de la manière dont les faibles sont traités dans notre société. On retrouve son goût pour les martyres absolues qui connaissent un destin absolument épouvantable, victimes d'un sadisme universel (comme la simple d'esprit de
Breaking the waves). Il s'agit d'un long calvaire où rien ne vous est épargné. Les faibles sont sacrifiés à la force d'un destin qui ne leur laisse aucune chance. Ils n'ont que quelques parenthèses irréelles (les séquences musicales magnifiques du film où l'on peut reprendre son souffle). La frêle Selma finit sous la potence dans un silence terrible.
De bien des manières, le cinéma a aidé à faire évoluer les regards sur tous les handicaps, loin des préjugés, invitant par l'image à les comprendre, à dépasser les apparences, à dévoiler ce qu'on a tendance à ranger dans une grande catégorie qui, au fond, ne veut rien dire, dans un grand groupe uniforme où les individualités ne comptent pas, comme une humanité secondaire qu'on traiterait avec une certaine condescendance.
Tous les films évoqués ici prennent le contre-pied de cela, bouleversent les perceptions et les habitudes et incitent à aborder les autres tels qu'ils sont, avec leurs aspirations propres et pas tels qu'ils devraient être. On peut comprendre et partager les sentiments de ceux qui sont prisonniers de leurs corps (
le Scaphandre et le Papillon,
Johnny got his gun) et de ceux qui les entourent (
Gilbert Grape, Rain man).
Le cinéma devient alors un art qui témoigne et présente les problèmes dans toute leur complexité, à dimension humaine et subjective. Il entre dans l'intimité d'une souffrance et peut la faire entendre, la mettre en évidence, comme on ne l'a jamais vue. Et cela peut fonder une narration. Le handicap peut être sublimé et conditionner une esthétique. L'art a la capacité de transcender l'étrangeté, de la rendre acceptable. Il peut éveiller ainsi la sensibilité de ceux qui le reçoivent, les faire évoluer vers un autre point de vue, un autre regard. Ce qui pourrait paraître étrange et inquiétant dans la réalité peut devenir au cinéma simplement noble, profond, vibrant, multiple, vivant.