Intégration dans la vie et la narrationLe cinéma n'a pas seulement vocation de témoignage. Il ne sert pas uniquement décrire un drame ou une histoire vraie, mais il a pu utiliser le handicap quel qu'il soit comme un motif narratif. Le même Alejandro Amenabar avait déjà livré avec
Ouvre les yeux une belle réflexion sur la souffrance d'un homme défiguré qui devait affronter le regard des autres, et fuyait la dureté de sa situation. Il est préférable de connaître l'histoire de César par sa version originale espagnole car
Vanilla Sky, son remake est certes assez sympathique, mais extrêmement aseptisé, expurgé de tout ce que son modèle avait de dérangeant et d'impitoyable, devenant un film hollywoodien et glamour (donc séduisant) plutôt qu'un âpre cauchemar.
Ouvre les yeux est une oeuvre empreinte de souffrance, tendue, concentrée, dure et sans détours. César n'encaisse pas le bouleversement. Lui, le cynique perd celle qu'il aurait pu aimer, elle le traite froidement, le repousse et a peur de lui. Il doit supporter le regard de biais des gens dans la rue sur son visage détruit. Il passe d'un playboy qui avait le monde à ses pieds, un riche insouciant, à une gueule cassée qui n'éveille plus l'envie ou l'admiration. Il est devenu antipathique, fini. Son « rêve lucide » est une dénégation, une fuite presque consciente, dans une vie rêvée où tout s'arrangerait, où il retrouverait sa splendeur. Mais une part de lui demeure incrédule, tout cela est trop beau et n'est pas logique. Ce doute le ronge. Il ne s'agit plus d'une histoire vraie, d'une réflexion, mais d'un conte cruel. L'homme au visage détruit en est le point de départ, mais son état n'est pas le centre de l'histoire. C'est un déclencheur qui mène à une réflexion profonde et presque métaphysique sur la perception, questionne la réalité, bouleverse les repères et les conventions de récit.

Les enfants de Nicole Kidman dans
les Autres du même cinéaste, ne doivent pas être exposés à la lumière du soleil. Cela entraîne chez leur mère une attitude phobique et paranoïaque qui les confine dans un milieu hermétiquement clos, à l'écart du monde. Bientôt des phénomènes surviennent dans la maison et on la croit hantée. Elle redouble de précautions. Il s'agit là encore d'un jeu avec la réalité et la perception. L'étrangeté des enfants n'est que la surface d'un mystère beaucoup plus profond. L'étrange syndrome des enfants dicte l'esthétique de ce huis-clos plongé dans l'obscurité, oppressant, angoissé. Amenabar, avant d'évoquer le sujet de front dans
Mar Adentro, l'avait déjà subtilement approché. Sa narration était une variation autour du handicap et de ses conséquences, sa mise en scène jouait sur le décalage qu'il crée. Cela devenait le moyen de fonder une esthétique, un style et des thèmes propres à un auteur. C'est là que le cinéma devient un art car nous ne sommes plus dans le témoignage, l'histoire vraie ou la biographie, mais dans la sublimation d'une réalité.
Dans
Parfum de Femme, Vittorio Gassman incarnait un aveugle tyrannique, cruel et suicidaire, qui ne trouvait d'apaisement que dans la compagnie des femmes, leur étreinte, qui lui faisait un temps oublier son désespoir. Mais il ne s'agit pas d'une oeuvre autour d'un aveugle fantasque, c'est une évocation de l'amertume, le portrait d'un homme au bout du rouleau qui se réfugie dans le sarcasme, une vie épicurienne avant de tirer sa révérence. Gassman a un port aristocratique. Il est fascinant car totalement anticonformiste (en fait, il se fout des règles donc on ne peut pas dire qu'il soit en révolte puisqu'il les méprise totalement). La richesse du film c'est son mélange des genres, il commence avec l'allégresse des fameuses comédies italiennes, un rythme soutenu et des personnages extrêmement marqués. Puis la tragédie du personnage principal se dévoile peu à peu et sa mélancolie envahit tout. Vittorio Gassman impose son mal de vivre qui devient l'essence du film, tout devient dérisoire, tout passe par le prisme de son désenchantement. Mais il y a aussi son autodérision, son sadisme, son ironie qui tempère tout en permanence et évite de sombrer dans le mélo, l'effet pompier ou l'artifice (piège que n'évitera pas son remake moins raffiné,
le Temps d'un Week-end avec Al Pacino). Ce personnage porte la nostalgie de ce qu'il a perdu et vous la transmet pendant le cours du film. On commence par le prendre pour un archétype. Et puis on découvre ce qu'il a l'élégance de cacher, sa détresse. La prestance de Gassman et sa manière de se moquer même de son propre mal de vivre, son absence de complaisance transcende le film.
Forrest Gump est intéressant car c'est également le personnage principal qui conditionne le récit (il en est le narrateur). C'est une histoire de l'Amérique par un simple d'esprit. Il vit tous les évènements majeurs de son temps, rencontre Elvis, Kennedy, Nixon, Lennon, va au Vietnam, est mêlé au hippies et aux black panthers... Mais comme son point de vue prédomine, tout cela ne lui paraît pas extraordinaire et il le raconte sans façons à ceux qui veulent bien l'écouter. Il est celui qui donne son style particulier au film, direct et émouvant. On dédramatise en partageant le point de vue de Forrest. « La vie ça n'est jamais si bon ni si mauvais qu'on croit » disait Maupassant, c'est aussi « comme une boite de chocolat ». A travers tout ce qu'il traverse (les difficultés de son enfance pour se faire accepter, le Vietnam, sa bien-aimée atteinte du Sida), la vie de Forrest s'écoule, entre bonheurs et tourments, joies et drames. De la manière dont il la raconte, son existence ressemble à une fresque naïve et innocente. Mais son récit ne manque pas de souffle.