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Interview : Alexandre Bustillo & Julien Maury (a L'interieur) [page 3]

Par - publié le 19 février 2008 à 04h02 ,
MAJ le 25 septembre 2009 à 13h03 - 0 commentaire(s)
Si on excepte les problèmes de licence, qu’est-ce qui empêcherait de faire un Hellraiser en France ?
AB : Si on prend l’exemple de Martyrs – qui a des capitaux américains mais reste produit par Wild Bunch –, je pense que le film de Laugier revendique clairement une imagerie anglo-saxonne. Je pense qu’il manque des couilles aux producteurs français qui sont tellement sous le joug des télévisions qu’ils n’osent plus. Plus personne ne prend de risques. Mais cette crainte sera dissipée si, et seulement si, il y a un succès de film de genre au box-office français. Voire plusieurs. Certains ont fait des succès raisonnables comme Ils, Brocéliande ou même Sheitan. Mais ce n’est pas suffisant.
JM : Il y a clairement aussi le problème des chaînes de télévision qui sont les producteurs du cinéma. C’est la réalité. Ils sont soumis à des impératifs de diffusion. Si tu veux être produit par une chaîne, il faut que tu sois diffusable en "prime time". Il ne faut pas d’interdiction, il faut être "mainstream". Or nous, pour le cinéma qui nous intéresse, nous avons peu de chances d’être produits par TF1 avec les scénarios que nous écrivons. C’est le gros problème. A part Canal+ et un peu M6 sur certains projets, il n’y a pas grand monde. E puis les producteurs n’ont pas envie de se lancer dans des projets dans lesquels ils ne sont pas sûrs de se retrouver financièrement. Ils ne se sentent pas soutenus non plus.
AB : Il y a aussi des cinémas qui ne prennent plus les films interdits aux moins de 16 ans sous prétexte que ça attire les racailles. Tout a explosé avec Saw 3 et l’interdiction aux moins de 18. Avec A l’intérieur, on a frôlé le moins de 18 et du coup on a vu les répercussions : certains hésitaient à prendre notre film. Apparemment, trois mecs ont foutu la merde en allant voir Saw 3. Du coup, tout se mélange.
JM : A l’intérieur est sorti dans un peu moins de 100 salles. Ce qui n’est pas mal. Mais c’est un peu dur pour faire exister un film. Frontières, c’est pareil : il n’a que 100 salles à l’arrivée. Le pire, c’est que nous sommes presque les mieux lotis. Eden Log a eu trois salles sur Paris. Halloween, de Rob Zombie, je n’en parle même pas.


Peut-on considérer cet ostracisme comme une forme de censure ?
AB : Carrément.
JM : Ce ne sont même pas des hypothèses. Les mecs l’affirment, sans problème. Alors qu’ils ont des cinémas monstrueux avec des tonnes de salles... Qu’est-ce qui les empêche de laisser un petit film plus longtemps à l’affiche dans une petite salle ? Aujourd’hui, la durée de vie d’un film de genre en salles, c’est une semaine. C’est pourquoi il faut à tout prix être soutenus.


En même temps, le constat est paradoxal. Quand on prend l’affiche de Frontières, de Xavier Gens, elle est presque uniquement basée sur le message du comité de classification. L’interdiction et ce qui en découle deviennent à la fois vendeur parce que mis en avant sur une affiche et en même temps répulsif auprès des exploitants.
AB : Je vois surtout ça comme un test. Il y a tellement peu de films de genre en France que chacun y va de sa manière pour se distinguer. C’est totalement juste en fin de compte : que ce soit Frontières ou A l’intérieur, on a voulu jouer la carte de la provocation. Et le retour de bâton, c’est que personne ne les veut en salles. Puisque c’est gore.
JM : Je suis d’avis que ce genre d’accroche joue clairement sur l’ambiguïté du public français qui se précipite pour voir des Saw et boudent les films hexagonaux vendus sur le même terrain. Le message du distributeur au spectateur est incisif : "regardez, nous aussi, on fait des films comme Saw". C’est un appel du pied, plus qu’autre chose. Une manière de réveiller les gens, de les interpeller.
AB : Pour A l’intérieur, nous avions une affiche "schizophrène". Pas pour les gens du milieu ou les journalistes mais pour un spectateur lambda. Voir un film d’horreur avec la mention "festival de Cannes", il y a plein de gens que ça déstabilise. Dans l’imagerie populaire, le festival de Cannes est spécialisé dans le cinéma d’auteur avec des stars glamour qui montent les marches. On ne s’attend pas à voir des femmes enceintes. Beaucoup ont dû se dire qu’A l’intérieur était un film chiant, simplement parce qu’il y avait la mention "festival de Cannes" sur l’affiche.

Propos recueillis par Romain Le Vern et Alex Masson
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