Par Romain Le Vern - 14 août 2008 - 0 commentaire(s)
Lors de sa sortie en salle, Cortex, le dernier long métrage de Nicolas Boukhrief, a souffert des apparences. C’est pourtant un film très simple, sans effets qui donne non seulement le meilleur rôle à André Dussollier depuis une éternité mais en plus prend la forme d’un puzzle mental où la réalité et le délire provoqué par la maladie d’Alzheimer se cognent dangereusement. Le cinéaste s’est totalement laissé envahir par son sujet, non pas pour réaliser un Convoyeur bis (ce qui a manifestement désarçonné ceux qui espéraient voir Boukhrief s’affirmer dans le cinéma de genre) mais pour s’intéresser à une génération peu représentée au cinéma, en adaptant un rythme anti-spectaculaire, au diapason de ses personnages. L’intrigue policière uniquement justifiée par la présence de l’ancien flic devient totalement accessoire parce que l’intérêt réside ailleurs : la peur de perdre les siens ou de se perdre soi-même, avec des restes de son passé et l’incertitude de son avenir. Incontestablement, le film mérite d’être revu pour ces raisons. Il est à l’image d’un cinéaste à contre-courant qui carbure à l’instinct et change régulièrement de registre. Sans doute pour se surprendre lui-même, apprendre toujours et contrer l’ennui, la redondance. L’humilité, c’est peut-être ce qui caractérise le mieux son parcours, qu’il nous raconte en détail.



Avant d’être cinéaste, vous avez commencé comme journaliste pour Starfix. Cet amour du cinéma remonte à quand ?
Quand j’y repense, je me dis que ma vie est intrinsèquement liée au cinéma. J’ai découvert James Bond vers dix/onze ans, puis Bruce Lee, puis le cinéma fantastique. Après, j’ai découvert le cinéma de Bergman que je considérais comme fantastique. Je commençais à l’époque à écrire des fiches où j’inscrivais les noms des acteurs et de tous ceux que je voyais dans les génériques sans nécessairement connaître leurs fonctions ; je commentais les films en disant si c’était bien ou pas selon ce que j’avais ressenti en les voyant. Quand je les écrivais, il n’y avait aucune nuance. Ensuite j’ai commencé à être plus nuancé, à argumenter, à justifier. Je lisais des journaux comme Vampirella qui faisaient à la fois de la bédé et de la critique de cinéma. Un jour est venu où je voulais écrire plus de trois lignes sur les films donc j’empruntais la machine à écrire de ma mère pour taper des articles. De fil en aiguille, j’ai contribué à un fanzine. Ensuite, l’aventure Starfix a démarré. Je connaissais Christophe Gans parce que, comme moi, il habitait Antibes. Il était plus âgé que moi, d’environ deux-trois ans. Il avait déjà fait l’IDHEC [NDR. L’ancêtre de la Femis], il était sur Paris et écrivait dans L’écran Fantastique. Lorsqu’il venait dans le sud pour les vacances, je lui faisais lire ce que j’écrivais et il a utilisé mes articles pour me présenter à Doug Headline. A ce moment-là, je suis arrivé à Paris et on a lancé le magazine. J’avais moins l’envie d’être journaliste que de vivre ce passage naturel qui pousse à écrire sur des films. Aujourd’hui, je suis fasciné par le net. Les journalistes écrivent généralement bien. Ils n’ont pas nécessairement envie d’être des journalistes ; ils veulent juste écrire ce qu’ils pensent du film. Quand je vois un film en salle, je vais voir les critiques sur le net. Lorsque j’adore un film, je trouve toujours quelqu’un qui écrit peu ou prou la critique que j’aurais écrite ou dans le cas inverse le cassage que j’aurais fait. Les journalistes du net ont la même mentalité que nous avions.



Avec le recul, que reste-t-il de la grande époque Starfix ?
Starfix est devenu culte en dépit de nos nombreuses erreurs. Il y a un nombre de conneries considérables que l’on n’avait pas peur d’écrire. Je ne m’en souviens pas. Je n’ai même pas de Starfix chez moi, je les ai tous refilés à la fac de Jussieu. Mais on écrivait des conneries, forcément. Comme tout critique qui se respecte. On a plus souvent dit des films mauvais qu’ils étaient bons – parce qu’on était victime de la mode – que des bons films étaient mauvais. On s’est plus souvent trompé dans l’enthousiasme, ce que je trouve plus positif. Ce magazine est aussi devenu culte parce qu’on faisait partie des premiers à trouver par exemple que Cruising de William Friedkin était un film formidable. Chaque journaliste avait grosso modo son cinéaste de prédilection. Je me battais pour Friedkin, Gans se battait pour Argento. J’ai un peu de mal avec la notion de « se battre pour un cinéaste » parce qu’un cinéaste ne nous appartient pas. Mais c’est vrai qu’à l’époque, dans la presse spécialisée, à part Mad Movies et L’écran Fantastique, ces cinéastes n’étaient pas défendus dans la presse grand public. Défendre William Friedkin ne se faisait pas. En son temps, L’exorciste était considéré comme un grand film catho par une certaine presse « idéologique » et peu sont ceux qui y voyaient un grand film gothique et sombre. Aujourd’hui, des cinéastes comme Cronenberg sont portés au pinacle. Je suis heureux que des Argento et des Carpenter soient reconnus mais je trouve dommage qu’ils soient reconnus pour leurs plus mauvais films. Pour le cinéma asiatique, pareil. Le premier qui a déliré sur Tsui Hark en France, c’est Gans. Cette reconnaissance tardive a parfois des effets néfastes sur certains cinéastes comme Brian de Palma par exemple. A ses débuts, il travaillait de manière pulsionnelle et instinctive, sans réfléchir. Une fois qu’il a eu sa reconnaissance critique, il a commencé à travailler son style en croyant comprendre son cinéma alors que justement il n’y avait rien à comprendre, juste à ressentir. C’est arrivé à un cinéaste comme Samuel Fuller aussi. Sur la fin de sa carrière, il est arrivé en Europe et il a produit des films extrêmement médiocres alors que c’était l’un des plus grands cinéastes de son temps.


Afficher : Les plus récents | Les plus appréciés

        Rappel : Ne communique jamais tes données personnelles (nom, adresse, n° de téléphone)! N'oublie pas que les propos injurieux, racistes, etc. sont interdits par les conditions générales d'utilisation d'EXcessif et que tu peux être identifié par ton adresse internet si quelqu'un porte plainte.

        logAudience