Vous aimeriez réaliser un film tout seul, comme certains cinéastes d’animation ?C’est admirable, mais ça ne correspond pas à mon caractère et surtout je n’aime pas assez l’animation pour ça. La nécessité de faire ce film, c’était de raconter une histoire avec les moyens que je pouvais avoir. Si ça avait été une pièce de théâtre, je l’aurais faite aussi.
Vous n’avez jamais été tenté de vous inspirer de vos livres ?Il y a eu des essais pas brillants, mais personne ne m’a montré un projet suffisamment costaud soit pour que je les laisse faire tout seuls soit pour que je m’implique moi-même. En fait, personne n’est venu me chercher, ce qui est logique car je baigne moins dans le milieu de l’animation que Serge [
Elissalde]. Mais je ne m’en plains pas car j’aime être à l’origine de ce que j’ai envie de faire.
Le film a-t-il modifié vos rapports avec vos lecteurs ?Je pense qu’il a touché une partie de mes lecteurs, car les gens que j’ai rencontrés depuis la sortie connaissaient pour la plupart mon travail. Mais il y a évidemment certaines personnes qui y ont découvert autre chose.
Y a-t-il des cinéastes qui vous ont marqué ?Bien sûr. Beaucoup. J’éprouve une fascination pour certains auteurs, mais je m’en méfie. C’est terrible d’avoir des grands frères qu’on admire trop : ça empêche de travailler. J’apprécie énormément l’esthétique de La renarde ou du Voyeur de Michael Powell, par exemple, mais aussi le Russe Boris Barnet [La jeune fille au carton à chapeau], Godard par certains côtés esthétiques, mais il peut aussi m’horripiler [
rires]… et puis Lubitsch, Cukor et les westerns d’Anthony Mann. Pour moi, ce sont des peintres du cinéma. En revanche, il y a un type que j’admire énormément comme écrivain, mais que je n’aime pas comme cinéaste, c’est Pasolini. Je reviens sans arrêt vers lui, pour essayer d’aimer ses films, mais je n’y arrive pas [rires]. C’est un personnage qui me fascine au même titre que Kafka. J’ai aussi adoré Satyajit Ray, Renoir et Bergman. Son dernier film,
Saraband, résume l’œuvre d’un génie, tant il est hallucinant de pureté. C’est un testament extraordinaire. Il y a aussi des gens que je déteste et qui m’aident aussi à leur manière. Parmi les burlesques, autant j’adore Charlie Chaplin, Harold Lloyd et Mack Sennett, autant je déteste Laurel et Hardy. Depuis que je suis petit, j’ai la haine de ce couple-là, mais je ne sais pas l’expliquer.
Vous n’avez jamais eu envie d’écrire des livres pour adultes ?Jamais, mais c‘est sans doute parce que je lis très de romans. En fiction, j’ai davantage envie de faire des images que d’écrire, sans doute parce que je suis moins obsédé par la littérature que par la peinture.
Vous pratiquez vous-même la peinture ?Je n’ose pas. Si je devais nommer des références dans ce domaine, je citerais d’abord des gens du Nord d’avant la Renaissance, à commencer par Brueghel, Hans Memling, le portraitiste flamand Petrus Christus et le Belge James Ensor, comme dessinateur davantage que comme peintre. Parmi les modernes, j’ai adoré Picasso, Matisse et le Pop Art. La peinture me fascine et m’attire, mais je suis encore trop dans le sujet et je craindrais de tomber à nouveau dans l’illustration. Lorsqu’il m’arrive d’essayer, le résultat est misérable. Quand je vois Tomi Ungerer et André François qui sont d’immenses dessinateurs, dès qu’ils font de la peinture, c’est nul. Sans doute aussi parce que c’est un art auquel il faut consacrer tout son temps. Leonard de Vinci disait que c’est une chose mentale. C’est aussi un choix de vie vertigineux auquel je ne suis pas prêt. L’énorme défaut des illustrateurs, c’est de vouloir faire de la peinture. Il faut savoir qui on est et ne pas rêver en permanence d’autre chose. Quand Woody Allen est fasciné par Bergman, ça ne marche pas, car il n’est jamais aussi bon que quand il est léger et lui-même. C’est pourquoi je ne voudrais pas me tromper et que je continue à chercher mon domaine [
rires].
Propos recueillis par Jean-Philippe Guerand