1. >
  2. >
  3. >
  4. >Interview : Patrick Rotman [page 1]

Interview : Patrick Rotman [page 1]

Par Jean-Baptiste Guégan - publié le 15 avril 2008 à 06h02 ,
MAJ le 25 septembre 2009 à 14h15 - 0 commentaire(s)
"Patrick Rotman C'est la rencontre presque impossible, rendue possible par Benoît Magimel.J'ai beaucoup d'estime, de respect pour l'homme, son travail. Ce fut une rencontre formidable, il m'a beaucoup appris, c'est un grand Monsieur qui m'a marqué de manière humaine et artistique. Ce sont des gens que l'on croise dans une vie d'homme et qui l'orientent d'une certaine façon, d'une façon unique. Sans lui je n'aurais pas pu tourner L'ennemi intime, il m'a initié à cette guerre que je ne connaissais pas et rien que pour ce qu'il m'a donné cette rencontre restera exceptionnelle. Il m'a apporté 30 ans de recherches. Il fait partie de ces personnes qui vous font grandir."

Florent-Emilio Siri

A l’occasion de la sortie en DVD de L’Ennemi intime de Florent Emilio Siri et de 68, le documentaire qu’il a produit, Patrick Rotman a accepté de nous recevoir pour évoquer sa carrière. Historien et animateur des Brûlures de l’Histoire, documentariste mais aussi écrivain et romancier, ce dernier nous a accueilli au sein des Editions du Seuil et s’est montré plus qu’impressionnant. Par l’acuité de son regard de créateur, par sa ferveur cinéphile mais aussi par cette passion méticuleuse qui irrigue chacun de ses projets.


Vous signez à la suite de votre livre L’Ennemi intime et du documentaire éponyme, le scénario du film de Florent Emilio Siri. Pouvez-vous nous expliquer comment s’est déroulée l’écriture de ce dernier après une première réussie avec Nuit Noire l’an dernier ?
Effectivement, cela s’est enchaîné, c'est-à-dire qu’en fait, j’achevais le documentaire lorsque j’ai rencontré Benoît Magimel et que la question de faire un film de fiction s’est posée. Donc, pour moi, chronologiquement, cela a été presque une continuation de ce travail là parce que c’était un moment où j’étais totalement immergé depuis deux ans déjà, dans ces témoignages, ces histoires, ces images etc. Donc assez vite, j’ai écrit la première version du scénario qui se concentrait en prenant un certain nombre de thèmes du documentaire, un certain nombre d’histoires, d’axes thématiques, sur l’histoire de quelques hommes, à un moment précis. Pour moi, ça a été particulier : je l’ai « crachée » pratiquement. Après cela, il y a eu un travail d’adaptation qui a été fait avec Florent Emilio Siri. Cela a toutefois mis un certain temps à se faire ; entre ce moment là et le moment où le film a été tourné, il s’est passé quatre ans et il y a eu des adaptations nécessaires aussi pour des raisons de production, de coûts etc. Ainsi il a fallu supprimer des lieux, supprimer des scènes etc. Mais disons que pour ce qui est du contenu du travail, cela a été pour moi une continuation très rapide.

A ce propos, quel rapport entretenez-vous avec la fiction, vous qui êtes historien, documentariste et romancier depuis 2004 ?
L’écriture du scénario est venue naturellement. C'est-à-dire que moi évidemment je suis de l’école du documentaire qui est celle de la rigueur, de l’exactitude, de la précision. Je suis aussi historien de formation donc dans un documentaire, je m’efforce d’être très proche non pas de la vérité qui comme chacun sait n’existe pas, mais des faits, en tous cas, j’essaie de ne pas tordre les faits. Quand je mets des images d’illustration, c’est vraiment ce lieu là, ce moment là etc. et non des choses collées sans discernement pour plaire. Donc je suis très attentif à tout et par rapport à cela, la fiction est une forme de liberté très grande puisque cela permet après s’être nourri de tout ce documentaire, de cette phase préparatoire, de laisser aller des personnages, d’inventer des histoires. Comme disait Truffaut que je cite souvent, « Dans tout bon film, il y a un bon documentaire ». En l’occurrence dans le cas présent, j’étais servi : j’avais fait le documentaire et cela m’a permis de rebondir sur des faits, sur des histoires, sur des anecdotes qui me nourrissent et qui m’ont fait partir pour inventer une scène. Par exemple, c’est assez drôle parce que quand le film est sorti au mois d’octobre dernier, j’ai fait beaucoup d’interviews et je disais que beaucoup de scènes de fiction provenaient d’histoires que l’on m’avait racontées. Et je citais toujours comme exemple la scène avec Fellag où ce dernier est emmené et retrouve un copain de Monte Cassino avant de brûler une cigarette par les deux bouts et d’être exécuté. Et j’ajoutais que c’était une scène formidable et qui s’était réellement produite etc. Or, pour le DVD, j’ai cherché et regardé à nouveau le documentaire que je n’avais plus vu depuis des années et me suis rendu compte qu’il n’y avait pas cela du tout. Il y avait simplement un type qui disait qu’il avait été blessé à la guerre et je suis parti là-dessus pour construire cette histoire, absolument convaincu que ce personnage qui s’appelait Rachid Ahmdilli était mort ainsi, comme on me l’avait raconté.


Et là ma mémoire jouant et reconstruisant les choses, j’ai écrit une scène absolument persuadé qu’elle s’était déroulée. Elle est vraisemblable en effet mais je pense qu’on ne peut pas mieux illustrer le rapport entre la réalité et la fiction, elle qui se tricote à partir de la réalité, qui s’en évade, s’en enrichit et en repart. Je pourrais vous citer beaucoup d’autres exemples dans le film. Il y a des scènes notamment, comme celles des bombardements au napalm, que l’on m’a racontées. Quand ils montent « au résultat » comme on dit, lorsque j’ai écrit ces scènes là, j’avais dans la tête ces récits. De fait, c’est un exercice, un travail très agréable par rapport au carcan du documentaire que j’adore par ailleurs.


logAudience