Moins traumatisant, son roman
Hudson river, l'une de ses plus belles réussites, racontait comment la mort d'un sculpteur dans un lac (encore!) allait bouleverser les vies de tous ceux qui l'avaient connu, jeté le trouble dans la vie des femmes d'une petite bourgade où il était une célébrité. Elles se remettent de sa mort comme elles peuvent, tentent de percer le secret de cet homme qui les a fascinées et qu'elles n'ont jamais vraiment connu. L'une se met à l'art, tentant d'achever l'oeuvre du disparu, l'autre voit la fin de son mariage exemplaire, une autre encore a une passion hystérique pour les chiens... Au final, tous les personnages du roman gagnent un destin une existence, autour de ce mort qui fait voler leur harmonie apparente et superficielle en éclats. Il y a toujours cet élément déclencheur, traumatisant, qui fait tout basculer et fait tomber les masques. Ce roman est tout entier tourné vers l'intériorité, les intimités, et on avance dans l'histoire en incarnant chacun des personnages, en les connaissant sans jamais les lâcher, avec leurs désirs, leurs tourments, presque intimement.

Dans
Les Chutes, l'un de ses derniers romans, une femme de 29 ans vient de se marier avec un homme qui va se jeter dans les chutes du Niagara (encore un noyé!) au petit matin de leur nuit de noces. Elle parvient à refaire sa vie, à gagner même une sorte de bonheur idyllique auprès d'un bel avocat. Mais on sent bien que quelque chose cloche, que l'épée de Damoclès est là, au dessus de sa tête en permanence, qu'elle est maudite, comme elle ne cesse de le répéter.
Il y a toujours quelque chose de pourri au royaume de Joyce Carol Oates, même lorqu'elle brosse le plus innocent des tableaux, comme un sombre pressentiment qui va finir par se révéler et tout faire voler en éclat. Peut-être une nature inquiète dira que ça ressemble à la vie. C'est peut-être pour ça que ses livres sont si beaux et si profonds.

C'est un étrange pouvoir et une vraie grâce que Joyce Carol Oates possède. Même quelqu'un qui a beaucoup lu ne peut rencontrer souvent cette force d'identification troublante, cette immersion totale, immédiate, envoûtante dans l'univers d'un roman. On ne peut connaître cela qu'en mettant le nez dans l'un de ses bouquins, les films ne faisant qu'en effleurer la surface, probablement parce que pour le coup, les formes artistiques ne correspondent absolument pas, toute l'intériorité et la suggestion qui sont la base de l'oeuvre de Oates passeraient très mal au cinéma qui est l'art de la monstration par excellence. Cependant avec le regard particulier et sensible d'un grand cinéaste, une manière de bouleverser les codes propre (pour mettre en place une atmosphère plutôt que raconter avec application une histoire), cela donnerait quelque chose de très intéressant, son oeuvre éclairée sous un nouveau jour. Cependant, elle n'a pas encore trouvé cette belle illustration. Mais l'espoir est toujours permis...