Si la rétrospective actuelle qui se déroule au Centre Pompidou permet de mieux saisir l’œuvre du cinéaste japonais, on conviendra néanmoins que sa première période - celle des débuts - est résolument celle que l’on maîtrise et connaît le mieux en Occident. En effet, si l’année 1969 s’ouvre avec
Eros+Massacre et constitue le premier mouvement de sa trilogie politique, on peut constater que cette dernière va elle-même sceller une rupture à venir et une pause salutaire dans son œuvre. Moment de son œuvre qui reste pourtant méconnue. Si la maladie et l’épuisement auront hélas leur part dans ce choix, c’est véritablement à un tournant que l’on assiste dans sa filmographie entre 1969 et la réalisation de
Coup d’Etat en 1973.
Les années de feu (1969 – 1973)Au sortir des films de transition qui annoncent la fulgurance de l’année 1969, Kijû Yoshida s’apprête à s’atteler à ce qui va constituer le sel et le socle de sa filmographie avec le triptyque
Eros+Massacre,
Purgatoire Eroïca et
Coup d’Etat. Ainsi, à peine libéré des carcans des studios Shôchiku et pleinement responsable de ses projets via sa propre société de production, l’audace insensée qui caractérisait ses derniers films, ne va pas tarder à se manifester sous la forme d’une envie trilogique plus qu’ambitieuse.
Une trilogie fondatriceEn regroupant ensemble
Eros+Massacre en 1969,
Purgatoire Eroïca en 1970 puis
Coup d’Etat trois ans plus tard, la réflexion qui porte ces films est avant tout politique et interroge successivement les trois idéologies dominantes qui irriguent le Japon d’alors : l’anarchisme libertaire, le communisme stalinien et le conservatisme réactionnaire d’extrême droite. L’intention est flagrante : le cinéaste non content de réfléchir sur la forme et l’évolution des regards est avant un artiste de la cité et un homme d’engagement. Et la période se prête à double titre à ce type d’approche politique et subversive.

Tout d’abord, démographiquement, la jeunesse est incontournable et ce serait faire injure à cette dernière que d’oublier que l’année précédente, elle fit vaciller le monde aux quatre coins du globe (émeutes et contestation estudiantines, libération des mœurs, Printemps de Prague, lutte contre le Vietnam…). Ensuite, l’archipel est plus que marqué par une occupation américaine qui la corsète et par des élites qui profitent du « miracle» économique pour engager la société nippone dans une évolution bien contestable. De surcroît, dans ce contexte très particulier de contestation et de remise en cause du pouvoir, le secteur cinématographique mue profondément. Ainsi, assiste-t-on à un véritable renouveau de l’industrie nippone marqué du sceau de l’indépendance. En effet, les films et les structures pour les faire se multiplient, ce qui occasionne une profonde mutation du cinéma japonais et de ses productions. Les principaux acteurs de la Nouvelle Vague Shôchiku ne sont alors pas les derniers et il faut inclure en leur sein, Yoshida aussi bien que Oshima, Shinoda mais aussi Masumura et d’autres encore. Dès lors, tous les facteurs sont réunis pour qu’une pensée contestataire naisse et explose par le biais de l’art. Reste toutefois à accompagner cette nécessité de défier l’autorité et le climat délétère du Japon d’alors, en révolutionnant la forme cinématographique et sa conception.
Or, c’est justement dans la synthèse de tout ce qu’il a expérimenté entre 1963 et 1969 que Kijû Yoshida trouve matière à réflexion et fonde dans le premier volet de sa trilogie sur le pouvoir, une esthétique novatrice entre ambition expérimentale, recherche symbolique et sensualisme libertaire. Cette œuvre s’appellera
Eros+Massacre. Elle reste à ce jour, l’un des plus grands films de cette décennie et assurément par son inclassable ampleur, comme l’une des surprises les plus importantes du cinéma mondial d’après guerre.