Par Jean-Baptiste Guégan - publié le 11 avril 2008 à 06h00 ,
MAJ le 25 septembre 2009 à 14h11 - 0 commentaire(s)
Puis, une fois passée cette traversée du temps et cette visitation au grand aîné pour mieux le comprendre et le faire comprendre à tous, l’homme du Sang séché s’essaie à tout autre chose. Bien que familier des exigences de la mise en scène et de ses contraintes, celui que l’on nomme Kijû accepte l’étonnante invitation de l’Opéra de Lyon en 1995 et sort de son univers d’images pour bâtir le temps de quelques représentations, sa version de Madame Butterfly. Une version que les contemporains accueilleront d’ailleurs avec respect et satisfaction. Mais le cinéma hélas se fait attendre. Outre un bref court-métrage, Rêve de cinéma, rêve de Tôkyô, tourné à l’occasion du centenaire du cinématographe et dont les contraintes sont draconiennes (cinquante deux secondes de bobine, trois prises maximum avec la caméra originelle des Frères Lumière), le maître se fait rare.


Et ce n’est qu’en 2003 alors que le Festival International de Sao Paulo lui dédie sa première rétrospective, qu’il mettra un terme à l’attente en dévoilant au Festival de Cannes son dernier film, Femmes en miroir. Faisant un lien parfait avec Promesse et Onimaru, le métrage propose en effet de suivre trois générations de femmes dans la relation qu’elles entretiennent à la mort figurée par l’holocauste nucléaire. Bouleversement majeur dans le quotidien du monde et révolution du regard que les japonais portent depuis sur la vie, ce film met en exergue la relation fondatrice à la bombe et à sa mémoire, tout en déployant en parallèle une réflexion majestueuse sur le cinéma et son essence. Admirable et d’une profonde acuité, Femmes en miroir est par conséquent l’illustration parfaite d’un talent absolu qui aura atteint sa plus vive et impressionnante expression avec les années.

Mais tout autant, ce métrage incarne les préoccupations du cinéaste face à sa propre fin et met en avant la folie absurde et destructrice de ce vingtième siècle qui fut le plus sanguinaire de l’Histoire. Ainsi, avec ce film magistral au sens le plus littéral du terme, Kijû Yoshida réunit l’esthète et le fin politique et clôt pour l’heure, une filmographie riche, radicale et profondément bouleversante. Celle d’un classique qui lutta contre ses pairs pour mieux s’affirmer. Celle d’un artiste entier qui ne se compromit jamais et su révolutionner son art. Celle d’un homme d’exception que l’on qualifiera pudiquement de trop rare.

Profitons alors de la formidable rétrospective que le Centre Pompidou organise et qu’il orne de sa présence pour replonger dans l’une des plus vivifiantes œuvres de ce que l’on appelât abusivement la Nouvelle Vague Japonaise.


Filmographie

1960 – Bon à rien – ROKUDENASHI
1960 – Le Sang séché - CHI WA KAWAITERU
1961 – La Fin d’une douce nuit - AMAI YORU NO HATE
1962 – La Source thermale d’Akitsu – ONSEN
1963 - 18 Jeunes gens à l’appel de l’orage - ARASHI WO YOBU JÛHACHININ
1964 – Évasion du Japon - NIHON DASSHUTSU
1965 – Histoire écrite sur l’eau - MIZU DE KAKARETA MONOGATARI
1966 – Le Lac des femmes - ONNA NO MIZUUMI
1967 – Passion Ardente – JÔEN
1967 – Flamme et Femme - HONOO TO ONNA
1968 - Amours dans la neige - JUHYÔ NO YOROMEKI
1968 – Adieu, Clarté d’été- SARABA NATSU NO HIKARI
1969 - Eros+Massacre - EROSU PURASU GYAKUSATSU 1970 - Purgatoire Eroïca - RENGOKU EROIKA
1971 - Aveux, Théories, Actrices - KOKUHAKUTEKI JOYÛRON
1973 - Coup d’État – KAIGENREI
1974 à 1978 – Beauté de la beauté - BI NO BI – Série de 94 documentaires
1986 - Promesse - NINGEN NO YAKUSOKU
1988 - Les Hauts de Hurlevent / ONIMARU – ARASHIGAOKA
1993 – Le Monde Cinématographique de YASUJIRÔ OZU selon KIJÛ YOSHIDA - YOSHIDA KIJÛ GA KATARU OZU YASUJIRÔ NO EIGA SEKAI
1994 – Le Cinéma d’Ozuselon Kijû Yoshida - YOSHIDA KIJÛ GA KATARU OZU-SAN NO EIGA
1995 – Rêve de cinéma, Rêve de Tôkyô - YUME NO SHINEMA TOKYO NO YUME
2003 – Femmes en miroir - KAGAMI NO ONNA TACHI
2004 - Bem- Vindo a São Paulo (Documentaire)

Jean-Baptiste Guégan

Sources
yoshida.fr
Les DVD Carlotta édités à l’occasion de la rétrospective Kijû Yoshida au Centre Pompidou ainsi que leurs bonus.
logAudience