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L'assassinat De Brad Pitt Par Le Genial Casey Affleck [page 3]

Par - publié le 20 mars 2008 à 05h01 ,
MAJ le 25 septembre 2009 à 13h43 - 0 commentaire(s)
WARNER VS DOMINIK
L’assassinat de Jesse James par le lâche Robert Ford provoque cette même sensation délicieuse de découvrir une œuvre à contre-courant construite dans l’intransigeance, la sensibilité au détriment des contingences et le respect total du spectateur. Quitte à générer des malentendus et ne pas répondre aux attentes. Brad Pitt a remplacé Clint Eastwood dans le rôle principal mais également dans l’investissement. C’est Clint qui a proposé le roman à Don Siegel pour qu’il l’adapte. C’est lui qui s’est battu, à ses côtés, pour que son personnage ne paraisse pas plus sympathique et que la fin soit délétère à crever contre l’avis de tous. Brad Pitt a contribué à la réussite de l’entreprise en tant que producteur en mettant en lumière son collègue Casey Affleck qui en a profité pour exploser, lui qui était toujours derrière son frère Ben et peinait jusque là à trouver sa vraie personnalité d’acteur. Loin de céder aux clichés lénifiants du genre, le film est un faux western qui se présente comme une dérive romantique détaillant la relation ambiguë entre le célèbre Jesse James (Brad Pitt) et le lâche Robert Ford (Casey Affleck), séparés par des vitres, réchauffés par des regards équivoques de frères ennemis, prédateur et proie, démon et ange, star et fan. Ou peut-être l’inverse.


La construction narrative du scénario est si complexe que pendant une première heure, Andrew Dominik s’intéresse à des personnages qui disparaissent en cours de route pour mieux réapparaître. Le cinéaste Australien, que nous ne connaissions jusque là que pour un long métrage vampirisé par son acteur principal (l’anecdotique Chopper), a cherché par tous les moyens à ce que les comédiens habitent mentalement l’histoire et l’espace du film. A la manière de Brad Pitt capable d’être un arrogant infaillible, un fantôme irréel et un cow-boy sensible dans une même scène. De la même façon que le personnage de Tyler Durden était une projection mentale de conscience schizo dans Fight Club, Jesse James est un maître fantasmé pour Robert Ford tant il l’inspire dans sa manière de parler, de se mouvoir, de rire et de se comporter. Le premier possède une aisance innée et un charisme exceptionnel que le second gauche, immature et caractériel n’aura jamais. Cette fascination trouble pour une virilité qu’il aimerait posséder est à l’origine d’une ivresse qui le pousse à le fréquenter dangereusement. C’est pourquoi même lorsqu’il n’est plus à l’écran, Brad Pitt continue de hanter chaque plan d’une présence immatérielle et ainsi l’esprit du spectateur. Dominik l’a filmé comme un mythe errant dans la nature comme un ange dans les limbes. Comme une bête à traquer dans les consciences. Comme un diable qui aspire les âmes pour mieux renvoyer les hommes à leur médiocrité. En comparaison, Robert Ford passe pour celui qui a capturé Jesse James mais il a aussi vendu son âme. Il n’est pas le jeune adolescent tourmenté et plein de promesses que l’on croit percevoir mais bien un raté pusillanime torturé par sa conscience, souffrant avec les fantômes indistincts qui envahissent son cerveau coupable.

Comme Don Siegel en son temps, Andrew Dominik a inscrit son travail dans le cadre d’une réflexion offensive et argumentée sur les possibilités du cinéma, notamment sur les rapports entre la technicité du moyen d’expression et l’histoire plutôt audacieuse qu’il veut raconter. Comme Universal à l’époque des Proies, Warner ne sait pas comment vendre ce modèle de contre "film Hollywoodien" qui, dès les premières images (une attaque de train d’une élégance inouïe) bouleverse les conventions et bouleverse tout court. Ce n’est donc pas un western avec des duels sanglants, mais un "nouveau western" à la Malick où la lutte entre deux hommes (Jesse James et Robert Ford) se révèle psychologique, sentimentale, mortelle. Entre symphonie doucereuse, transe hypnotique, rêverie anxieuse, fantasmagorie d’une autre époque et "biopic éveillé" à la lisière du fantastique. Normal donc que la Warner ait demandé à plusieurs reprises que le film soit démonté et remonté (le recours à la voix-off que l’on imagine imposé pour ne pas perdre le spectateur en cours de route). Dominik a passé deux ans dans une salle de montage à trouver le rythme adéquat. Ça dure 2h30 et ça pourrait durer une éternité sans que cela pose un problème.


En dépit d'une sortie DVD honteusement bâclée, L’assassinat de Jesse James par le lâche Robert Ford est juste un chef-d’œuvre dont la puissance se passe de commentaires. Un vrai de vrai. Un qui se pose des questions de cinéma, de mise en scène des lieux, des corps, des visages. Comme si c’était la première fois. Un qui risque de vous vider et de vous laisser sans voix, entre mélancolie présente d’un cinéma américain en pleine renaissance artistique audacieuse (voir No country for old man des frères Coen et There will be blood, de Paul Thomas Anderson) et nostalgie passée d’un cinéma américain comme on n’en fait plus depuis Les portes du paradis, de Michael Cimino.
logAudience