Après un premier long-métrage particulièrement réussi et apprécié,
Violence des échanges en milieu tempéré, Jean-Marc Moutout livre avec
La Fabrique des sentiments un regard aiguisé sur le désespoir sentimental de notre société, symbolisé ici par le speed dating et une héroïne, Eloïse, incarnation de la femme moderne, a priori épanouie et pourtant si fragile. Le réalisateur revient sur son second film et se montre philosophe sur l’accueil plus mitigé que celui-ci a connu par rapport au précédent.
Quel regard portez-vous aujourd’hui sur le film ?Déjà je suis content que ça soit derrière moi ! (
Rires) C’est toujours très perturbant une sortie de film, pour l’instant je l’ai vécu deux fois et ça a tout le temps été inattendu, brutal, rapide. Après on essaye d’analyser, de comprendre les réactions, surtout que sur ce film-là, plus que sur le précédent, la variété des réactions a été assez large. J’ai mis du temps à comprendre que chacun le regardait en fonction de sa propre expérience sentimentale et selon sa situation du moment, en couple, célibataire… Cela donnait du coup des réactions très sincères mais extrêmement variées, difficiles à décrypter sur le moment même. Evidemment quelqu’un de seul avait plus de mal avec ce que raconte le film, tandis que quelqu’un en couple était plus en accord avec ça. Chacun se l’approprie et voit des choses très différentes. La fin du film notamment, permet de multiples interprétations que vous aurez selon votre sensibilité et votre situation.
Le personnage de Pascal Elbé disparaît un peu brutalement. Pourquoi ?Je crois que ça fait partie de l’attitude de ce personnage, c’est quelqu’un qui ne s’embarrasse pas plus que ça. Il joue pleinement ce qu’on peut appeler la loi du marché sentimental. Il se présente au speed dating, rencontre Eloïse (Elsa Zylberstein), sort avec elle, ça se complique un peu, il a peut-être rencontré quelqu’un d’autre, il y a sûrement un SMS qui est passé par là pour s’excuser poliment que je n’ai pas mis, mais ce qui est important c'est que ça ne va pas plus loin. Il a passé une nuit avec elle, mais il avait aussi d’autres rendez-vous… Je pense que lorsqu’il est avec elle il est vraiment sincère, il veut réellement qu’ils soient heureux ensemble, mais si ça ne marche pas tant pis. Ca ne l’engage pas du tout pour l’avenir. Eloïse a clairement plus envie que lui que ça fonctionne mais ils sont tous les deux dans cette compétition de séduction, ce qui fausse un peu leurs rapports. Cette possibilité d’être sincère sans être honnête, ou l’inverse, il y a quelque chose comme ça dans leur relation.

Quel travail intellectuel avez-vous accompli pour définir ce personnage de femme très ambigu qu’incarne Elsa Zylberstein ?Il y a une vraie ambivalence dans son personnage, à la fois forte et fragile, séduisante et fermée. Il m’a fallu deux ans d’écriture, puis un an pour faire le film, donc pendant trois années j’ai vécu avec ce personnage et je l’ai développé. Le point de départ était qu’il s’agissait d’une femme épanouie, active, intelligente, cultivée, dans la vie parisienne d’aujourd’hui, qui approche de la quarantaine en étant toujours célibataire. Donc elle a ce paradoxe, cette défaillance, ce poids. Pourquoi quelqu’un de si bien établi est à la fois aussi fragile d’un point de vue sentimental ? Elle porte dès le départ ce malaise. Tout le travail du film consiste à montrer cette contradiction. Concernant la démarche théorique du personnage, elle est traversée par quelque chose qui je l’espère, je le pense, est en nous pour beaucoup d’entre nous aujourd’hui, c’est-à-dire qu’elle a autant envie d’être amoureuse, d’être aimée, de construire une famille et d’avoir un foyer, que d’être absolument indépendante, conserver une forme de liberté, de séduction, d’aventure. C’est quelque chose de sûrement plus travaillé chez les hommes, au cinéma, dans la littérature, etc. Mon but était d’en parler aussi du côté féminin.