Mary a, quant à elle, le coeur brisé. Sofia Coppola l'exprime avec candeur, ne comprenant pas son amant qui la repousse, sentant confusément qu'il se plie à la volonté de son père. La nature romanesque de la jeune fille prend le dessus. En voulant la protéger à toutes forces, Michael fait son malheur, comme à chaque fois qu'il a voulu préserver sa famille.
Cette soirée devient, par les morts qui l'émaillent, un grand épisode sanglant. Le complot est déjoué, la vengeance n'épargne personne. L'opéra est funèbre, s'achève sur une sombre crucifixion, avec des symboles de mort partout sur la scène. L'honneur de la famille est sauf. Lorsqu'enfin le spectacle s'achève, toute la famille ressort. On a le sentiment que tout est réglé.

A la sortie de l'opéra, on acclame Anthony, chacun partage son allégresse, à l'exception de Mary. Elle tente une dernière fois de parler à son père. Un coup de feu retentit. Un moment de stupeur, de silence et d'incompréhension. Michael n'est pas touché. Devant lui sa fille est abattue. Commence alors la conclusion véritable et magnifique de la trilogie, la fin de la grande tragédie de Michael Corleone. Vous pouvez avoir vu cette fin cent fois, elle vous tirera toujours des larmes, tant elle est incroyablement intense. Formellement tout d'abord, elle est parfaite. Michael s'effondre près de sa fille, le visage caché, la tête entre ses mains, dans un silence de plomb. Après le cri d'horreur qui a succédé au coup de feu, tous les regards se tournent vers Michael et sa réaction violente. Pacino s'incline lentement en arrière et dévoile son visage, un terrible masque de douleur, la bouche ouverte, les traits déformés par un cri d'horreur qui ne veut pas sortir. La trouvaille est immense et déroutante, rien ne vous prépare à cette expression sauvage et extrême. Pacino poussait en réalité un cri que Coppola a rendu muet au montage, pour qu'on ait le sentiment qu'il cherche son souffle. Il tombe lentement en arrière et enfin le cri sort, impuissant et désespéré. Il est écrasé par le sort. La musique de
la Cavaleria Rusticana s'élève et souligne la puissance de ce moment. Michael est dévasté. Kay a les traits déformés par le chagrin. Connie couvre ses cheveux d'un voile noir telle une madone antique. La crucifixion de l'opéra était la lugubre prémonition de ce moment là.
La musique de Mascagni s'affirme, comme une élégie, raconte la destinée de Michael. On le revoit danser avec Mary, puis avec Kay et avec Apollonia, tous les grands amours qu'il a perdus. Enfin, on assiste à sa mort naturelle, à la toute dernière image du film, vieux et seul en Sicile, plein de ses deuils. Il s'éteint doucement devant la grande maison. Et le rideau tombe sur sa tragédie en même temps que la musique s'évanouit.

La volonté de Coppola avec ce volet était de conclure. Il le fait de fort belle manière. Sa trilogie forme désormais un tout cohérent, un grand récit en trois moments très différents les uns des autres et pourtant indissociables. On a longtemps craint une suite, reprenant par exemple le personnage d'Andy Garcia pour poursuivre la geste familiale. Il fut également question d'une sorte de prequel mettant en scène la jeunesse de Sonny, avec Lenardo DiCaprio dans le rôle, et Robert De Niro dans le rôle de Don Vito Corleone. Mario Puzo est mort avant que cela ne puisse se concrétiser (même si le scénario existe). Ne plus donner de suites ou de compléments à cette trilogie serait assez heureux. Car on porterait alors atteinte à son harmonie et à son intégrité narrative, à son statut de grande tragédie classique, à sa cohérence unique dans l'histoire du cinéma. Il serait dommage d'y revenir.
Ces trois films forment une oeuvre définitive dont l'influence est immense. Au terme de l'analyse de cette tragédie en trois temps, malgré le fait qu'on la connaisse jusque dans ses moindres détails, on reste émerveillés comme devant la fresque d'un grand peintre de la Renaissance à laquelle on ne cessera de revenir pour y découvrir de nouvelles nuances. Les chefs-d'oeuvres sont décidément inépuisables.