A la manière d'un Steven Soderbergh qui aime à alterner les petits budgets rikikis et les gros block-busters bling-bling, Lars Von Trier, artiste inclassable et passionnant, ex-fan de Bjork et toujours accro à Roxette, adore enchâsser les petites expériences de rien dans des trilogies imposantes (
Epidemic entre
Element of Crime et
Europa;
Les idiots entre
Breaking the Waves et
Dancer in the dark;
The five Obstructions entre
Dogville et
Manderlay; ce
Direktør entre
Manderlay et
Washington). Un film minuscule réalisé en un temps record. Une étude anthropologique où les employés deviennent des rats de laboratoire consentants. Mais comment fait-il pour être toujours aussi drôle et méchant?
Expérience numéro 1: NocturneUn court métrage réalisé en 1980 qui montre comment par une chaude nuit d'été une jeune femme émerge d'un cauchemar. Elle souffre d'une maladie oculaire qui menace de la rendre aveugle (faut-il voir un lien avec
Dancer in the Dark?). En seulement 9 minutes, Lars Von Trier signe un cauchemar éveillé et languissant avec au centre un personnage assailli de diverses phobies dont la première pourrait bien être celle du réalisateur lui-même: le contact humain. Aux antipodes des conventions, la narration prend le parti de dérouter le spectateur et réserve quelques surprises inattendues. C’est la spécialité de Lars Von Trier où les dénouements de ses films apportent une signification particulière au récit.
Scène marquante: Le plan d’ouverture, longtemps muet puis brutal. Dans son genre, inoubliable.
Expérience numéro 2: The Element of CrimePremier long métrage du réalisateur,
The Element of Crime, s'impose comme une sorte de puzzle mental aérien sépia dans lequel on suit la quête d’un tueur en série par un flic. Le premier plan, marquant, montre un étrange hypnotiseur au Caire qui prend sous traitement un individu et l’emmène dans ses contrées psy. Au fil du parcours intérieur, on découvre ce qui le turlupine et l’effraie intimement et dont lui-même n’est pas conscient. On retrouvait un peu la même démarche dans les expériences organiques de Tarkovski et
La Clepsydre de Wojciech Has (1973), étrange morceau de pelloche où là aussi le cinéaste fait bouillonner le cauchemar éclaté d’un homme qui se retrouve coincé dans un labyrinthe, enfant, témoin des abominations d’un pays sclérosé : la Pologne. Sans en dire trop,
The Element of Crime est un voyage hypnotique, stressant, oppressant, intrigant, fondé sur une plongée dans les traumatismes inconscients. Ce coup d’essai est un coup de maître tant par l’ambiguïté qu’il parvient à susciter que l’immense bain formel audacieux. Qui s’achève sur une pirouette finale intrigante. L’élément du crime est dissimulé en chacun de nous. Le dernier plan de
The Element of Crime est l’antithèse type d’un dénouement spectaculaire comme il sera tenté d’en faire plus tard avec
Dancer in the Dark ou même plus récemment
Dogville. A l’époque, Lars provoquait encore mieux sans nécessairement en foutre plein la gueule. Il s’agit d’un champ contre champ inattendu – aux antipodes des longs mouvements de caméra sophistiqués, des plongées et contre plongées auxquels nous avons eu droit avant – entre le héros et une bestiole. On tombe sur une impasse : c’est le retour à la vraie vie. Le voyage hypnotique, stressant, oppressant, intrigant, n’était qu’une plongée dans les traumatismes inconscients.
Scène marquante: le champ contre champ final.