8. PRIVILEGIER LA MISE EN SCENENon pas que le scénario soit une notion châtiée du vocabulaire de Dumont, mais la dramaturgie se résume aux faits les plus simples et les plus faussement anodins, des moments en creux comme des instantanés cruels. Dans
Flandres, le cinéaste décrit le monde à sa façon (point d’intransigeance sacrifiée sur l’autel du bien-pensant) : apprendre à ne plus respecter personne, à baiser comme des fauves et à se battre contre les autres. En signe de révolte à ces atroces concessions, les personnages préfèrent faire la gueule, esquissent des sourires discrets, pleurent silencieusement ou à chaudes larmes. Dans un écrin inerte, Dumont enregistre des restes d’humanité.
Dumont en dit: «Ce qui m’intéresse le plus au cinéma, c’est la profondeur. Et il n’y a que la mise en scène qui peut montrer ça en filmant de manière très simple. Je montre le spectateur et non pas des images. Le film en soi n’est pas important mais c’est le rythme, c’est le fait de rentrer dans le spectateur et de se connecter à ses images, de le mettre dans un état de sidération. Sa sensibilité est la seule prise que j’ai. C’est lui qui évoque, qui sent. Le film devient une passerelle pour atteindre le spectateur. Je termine le film là où le spectateur commence à réfléchir. Je mise sur lui, je suis exigeant dans le sens où je n’ai pas peur de ne pas finir pour que lui, il ait une place active. Il est quasiment acteur du film. Je ne le ménage pas, j’ai une idée de lui qui est positive. J’ai besoin qu’il reprenne le film. J’essaye de l’asticoter le plus possible pour provoquer chez lui des sensations qui l’amènent à réfléchir, à méditer, à faire ce qu’on fait quand on écoute une musique qui plait. Dans beaucoup de films américains, il n’y a plus rien à faire puisque tout est fait. Je déteste tout ce qui relève de la consommation immédiate. Le fait que ce soit inconfortable, c’est qu’une impression est en train de se faire et qui va continuer les jours suivants. C’est comme la vaccination: on peut inoculer des corps étrangers dans le spectateur. Il a un système immunitaire et il peut affronter un salaud. C’est même le spectateur qui va le sauver. Quand je vois tous ces super-héros, j’ai rien à faire. Le mal est traité et le spectateur n’a rien à faire.»

9. NE PAS AVOIR PEUR DU PRIMITIFFlandres erre, musarde, furète et enregistre sur bobine un chaos discret, une révolution souterraine : un homme paumé dans un univers dévasté où finalement il est préférable de ne pas se poser de questions. Où les sentiments semblent réduits à néant. Dans ce film comme dans les précédents, Dumont sonde la bête humaine loin des repères sociaux à travers des situations risquées, véristes, grotesques, sublimes. Enchâsse les paradoxes et explore des pistes parfois absconses qui nous perdent pour mieux nous bouleverser. En somme, revient à un cinéma primitif.
Dumont en dit: «Le cinéma que je fais est primitif dans le sens noble du mot. Et c’est un film qui marche à la sidération. Pour moi, le cinéma est une expérience quasiment hypnotique, donc c’est le phénomène hallucinatoire du cinéma qui m’intéresse et non pas de raconter quelque chose ou de montrer un acteur qui récite une phrase bien écrite. Ça ne m’intéresse pas. Il faut que le film mette le spectateur en sidération, qu’il ne sache pas très bien ce qu’il a vu et qu’une semaine plus tard, il revienne sur le film. Je ne prétends pas faire des films parfaits. Je n’ai pas l’impression d’avoir réalisé les films ultimes. J’ai revu
La vie de Jésus il y a un ou deux ans, j’ai trouvé que c’était trop rapide. Aujourd’hui, je pense que je l’aurais monté différemment.»
10. VOULOIR COMME KUBRICK TRANSCENDER LES CONTINGENCES D’UN FILM HOLLYWOODIEN ET, POURQUOI PAS, TRANSFIGURER LE DUO KIDMAN-CRUISEDepuis longtemps, Dumont caresse un projet ambitieux de
The End, un film tourné aux Etats-Unis qui irait sur les terres Hollywoodiennes et essayerait de faire du cinéma américain avec leurs acteurs, leurs paysages, leurs propres histoires. L’idée serait de brouiller tous ces éléments mais pour le réalisateur, ça demeure un pari utopique.
Dumont en dit: «J’y tiens aussi pour l’appétit que les gens ont du cinéma américain, il faut aussi aller là où les spectateurs vont. S’ils ont envie de voir Nicole Kidman et Tom Cruise, je peux tourner avec eux, ça ne me dérange pas. L’important, c’est ce que j’en fais. L’industrie a contribué à monter un star-système où les gens vont au cinéma parce qu’il y a Tom Cruise et Nicole Kidman dans un film et si c’est une merde, ce n’est pas grave. Je ne veux pas rester dans mon coin, je ne suis pas élitiste du tout. J’ai vraiment envie d’aller vers les gens.»