Par - publié le 15 octobre 2009 à 00h00 ,
MAJ le 15 octobre 2009 à 21h58 - 0 commentaire(s)
jp33

Gardiens de la paix

Alan Moore est un auteur anglais vénéré. Né en 1953, Moore est surtout connu pour ses travaux de scénariste de bande dessinée. V pour Vendetta, From Hell, La Ligue des gentlemen extraordinaires et le personnage de Constantine (dans Swamp Thing), c'était lui. Il a également assuré pour Dc Comics quelques épisodes de Batman et Superman. Il se brouilla d'ailleurs avec Dc et Marvel pour des histoires de droit. Un vrai rebelle qui veut se faire respecter. Aussi auteur de romans et de nouvelles, acteur de théâtre de performance, Moore est un artiste complet. Son univers étant assez pessimiste et nihiliste, il était très casse gueule d'adapter sa vision du monde au cinéma sans en perdre la saveur et la noirceur. D'ailleurs peu de ces adaptations gardent le goût de son travail. Cela peut aller du brillant V pour Vendetta, réalisé par James McTeigue et scénarisé par les frères Washowski au désastreux La Ligue des Gentlemen Extraordinaires réalisé par Stephen Norrington, qui ne garde que l'aspect enfantin des super-héros pour en faire une espèce de truc assez informe en fait. En passant évidemment par la très acceptable adaptation de From Hell, moins violente que prévue, mais assez intéressante au final grâce à sa reconstitution poisseuse du Londres Victorien des bas-fonds et à l'interprétation fort réussie de Johnny Depp (pléonasme) en inspecteur opiomane. Constantine aussi gardait un charme certain grâce au travail formidable de Francis Lawrence derrière la caméra qui permettait de compenser les aspérités pop corn des producteurs du film, tournant là aussi la noirceur de l'ensemble en un hybride étrange. A ce propos, Moore avait décidé de ne pas intervenir du tout sur La Ligue... et From Hell mais une sombre histoire de droits le mettant en procès contre Martin Poll et Larry Cohen pour l'adaptation de La Ligue... lui fit perdre toute confiance dans l’intérêt d’adapter ses comics. Il déclara à ce sujet qu'il aurait été mieux traité au procès si il avait "violé puis tué un car entier d'enfants handicapés mentaux après les avoir drogués à l'héroïne". Avec cette phrase on mesure l'étendue de sa blessure d'être traité de voleur et de conspirateur (les deux zozos lui reprochaient d'avoir volé leur story-board et script de Cast of Characters pour en faire une bd que la Fox adapterait par la suite tout cela en étant de mèche avec le studio !). On mesure surtout le côté rebelle du bonhomme et son désir d'intégrité mélangés dans cette déclaration. Quoiqu’il en soit, Moore ne désira pas figurer aux génériques de Constantine et de V pour Vendetta, ne percevant pas un centime dessus ! Il en sera de même pour Watchmen.



Donc la « bible » des comics qui reçut le prestigieux prix Victor Hugo (une première pour un comics), est adaptée enfin au cinéma. Après des années d’errements (Terry Gilliam devait le réaliser dans les années 80 puis Darren Arronofsky fut en lice puis de nouveau Terry Gilliam pour passer entre les mains de Paul Greengrass… ouf là on l’a échappé belle !) le projet atterrit entre les mains du doué de l’image Zack Snyder. Doué pour l’image mais pas encore cinéaste (il faut voir son adaptation de 300 pour s’en rendre compte, la purge !), Snyder était-il l’homme de la situation ? De plus n’ayant la bénédiction que de Dave Gibbons (l’illustrateur), cette adaptation des écrits de Moore allait-elle aller dans le sens de V… ou de La Ligue… ?

Dès la première scène on est conquis par la capacité du réalisateur à poser un univers sombre et sans concessions. Il faut dire que l’univers des Watchmen est assez noir par lui même : une vision alternative de la réalité de l’époque (douze volumes de 1986 à 1987). En 1985 Nixon est toujours président et la guerre froide bat son plein. Le Comédien (Jeffrey Dean Morgan) est assassiné brutalement. Après une bagarre musclée, il est défenestré, laissant sur le badge officiel des Watchmen une goutte de sang tachant le sourire du smiley jaune. Après cette intro forte en adrénaline, le générique débute nous montrant en plusieurs scènes le passé des Minute Men (dont faisait partie Le Comédien) et celui des Watchmen (le Comédien en faisait aussi partie). Sur ces scènes d’une infinie noirceur on sent que le métrage qui va suivre sera sans concession idiote et que le sang va autant couler que les larmes. Et on est pas si loin de la réalité.



On ressent devant cette multitude de saynètes une si forte mélancolie à voir ces super héros autant adorés par les gens puis tués ou désapprouvés, qu’il est difficile de quitter ce sentiment durant tout le reste de la projection. Passé ce petit chef-d’œuvre de générique (très forte image que celle de cette hippie qui met une fleur au bout du fusil d’un policier qui ne trouve rien de mieux à faire que de tirer), l’intrigue est lancée : Rorschach (Jackie Earle Haley), ancien Watchmen va se lancer à la poursuite du tueur de super héros. Et dès ce début, la construction du film tout e en flash-back, expliquant les origines de chaque personnage, est merveilleusement cinématographique et accentue parfaitement la thématique du passé glorieux de ces super-héros obligés de se ranger des voitures, perdant ainsi beaucoup de leur personnalité au passage. Devenus parias de la société, ils sont obligés de se terrer dans des habits qui ne représentent pas leur réelle psyché. D’ailleurs la scène au resto où deux d’entre eux, résignés, parlent de leurs costumes comme de déguisements ridicules alors qu’ils pensent tout le contraire est un moment très touchant. On pense évidemment à Superman, obligé de cacher sa vraie nature sous un costume hideux ou encore aux Indestructibles, fabuleux film hommage et référentiel de Pixar sur l’anonymat d’anciens super-héros qui ont raccroché. Mais c’est surtout à Incassable et à sa mélancolie si particulière que Watchmen fait songer. Ils n’ont pas de pouvoir particulier (à part une force que les humains basiques n’ont pas) et ressemblent beaucoup au David Dunn que Shyamalan a crée en s’inspirant à coup sûr du roman graphique de Moore et Gibbons. Toutes ces références (plus celles faites dans le film à Apocalypse Now et à Kubrick et son Dr Folamour) n’écrasent jamais l’adaptation 2009 de leur poids. Car si Watchmen avait été fait avant, les parallèles n’auraient pas autant étaient là mais il n’aurait pas bénéficier des gros progrès de la technologie qui en font un film brillant. Pas un effet spécial à jeter. Malgré que cela ne représente que 20% de la réussite du métrage, ce n’est pas rien !


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