L'oeuvre de Guillaume Nicloux possède des obsessions vénéneuses, des atmosphères torves et des personnages bizarres qui reviennent de film en film. Il vient de mettre un terme à sa trilogie policière commencée avec
Une affaire privée et
Cette femme là avec
La clef, son dernier long métrage.
«
Plus que de personnages récurrents dans mon univers, j’ai plus envie ici de parler d’influences, de films qui m’ont marqué, des univers, des filmographies qui ressortent probablement inconsciemment. Des cinéastes qui aujourd’hui continuent de me captiver, il y en a beaucoup, mais celui qui me parle probablement le plus dans ce qu’il a cherché à faire passer au travers de ses films c’est Maurice Pialat. Cette façon qu’il a en racontant une histoire de s’attacher plus aux personnages qu’à l’histoire elle-même, que les personnages vivent, la façon dont il dégraisse au maximum l’habillage et la panoplie du personnage pour n’en retirer que la substance émotionnelle, la façon dont la confrontation des personnages en révèle parfois un troisième. La force d’un regard, la captation d’un geste, c’est vraiment formidable dans son cinéma. Il a impliqué sa vie dans ses films, pas seulement dans Nous ne vieillirons pas ensemble, je trouve que c’est un cinéma profondément puissant, un cinéma qui nous attrape, ce n’est pas un cinéma aimable, on n’est pas dans la douceur mais dans le brut, et comme tout ce qui est saillant et brut ça vous laisse une trace sur la peau, ça touche des points névralgiques, sentimentaux. Dans tous les films de Pialat d’ailleurs il y a en trame de fond une histoire d’amour tranchante. C’est une œuvre dont je me suis nourri et mon grand regret est qu’il n’ait pas pu signer l’adaptation de l’une de mes histoires, comme il devait le faire avant de tomber malade, j’avais très envie de voir comment il allait se l’approprier »
Guillaume NiclouxTout a commencé en 1989 : Guillaume Nicloux fonde, dès l’âge de dix-huit ans, une compagnie théâtrale baptisée "La Troupe". Il se tourne vers le cinéma en 1990, en signant un premier long-métrage passé inaperçu
Les Enfants volants, qu'il écrit et réalise avec le soutien d’Anémone. Il tourne ensuite un téléfilm pour la chaîne Arte (
La Vie crevée avec Michel Piccoli). Mais c’est avec
Faut pas rire du bonheur, réalisé en 1994, dans lequel on retrouve entre autres Laura Morante et Bernard-Pierre Donnadieu, que la critique commence à remarquer son talent singulier. Dans ce film au titre improbable, il annonce d’emblée son goût pour les castings hasardeux : il aura fallu attendre
La chambre du fils, de Nanni Moretti, pour qu’elle soit identifiée par le public français ; quant au complice de Julie Delpy dans
La Passion Béatrice, il fait figure d’exception et a essentiellement tourné dans les années 80. Qu’on se le dise, ce n’est pas un cas isolé : par exemple, il fera tourner Consuelo de Haviland, actrice de théâtre vue dans
Lune Froide, de Patrick Bouchitey, sublime histoire d’amour nécrophile qui fit couler beaucoup d’encre à sa sortie, ou même Eva Ionesco, la reine angélique des
Spermula et
Maladolescenza, icône culte des années 70, dans
Cette femme là. Ce premier film dans le sillage absurde du
Buffet Froid de Bertrand Blier (Nicloux a d’ailleurs découvert les capacités dramatiques de Josiane Balasko dans
Trop belle pour toi - ce qui lui a donné envie de travailler avec elle sur
Cette femme là) est une affaire de drôles de rencontres étranges et d’imbrications déroutantes. Un film que Thierry Lhermitte avait vu : en sortant de la salle, il se souvient l'avoir trouvé "bizarre". Suffisamment en tous cas pour qu’il accepte la proposition de Nicloux de jouer dans
Une Affaire privée. Presque malgré lui, il livrait un "contre-emploi" à la mesure de son talent dramatique mésestimé. Parmi les acteurs de la distribution de
Faut pas rire du bonheur, on retrouvait Philippe Nahon qu’il a découvert dans
Carne, le moyen-métrage de Gaspar Noé. Comme pour faire une étroite corrélation entre les films – détail que Guillaume Nicloux affectionne –, Noé invite alors Nicloux à venir jouer un rôle dans
Seul contre tous, prolongement de
Carne, où il humilie le boucher joué par Nahon. Plus tard, Noé sera tenté de court-circuiter l’image glamour de Bellucci en lui proposant à elle ainsi qu’à son partenaire dans la vie Vincent Cassel "le film que Nicole Kidman et Tom Cruise ont loupé". Noé propose tout d’abord un film très érotique avec des scènes explicites. Cassel refuse, Bellucci dit qu’il a tort. Ils réfléchissent et trouvent cette histoire de vengeance qui met la tête à l'envers :
Irréversible. Résultat, la mannequine assume son rôle sans faiblir avec un courage inouï.
Quelques années plus tard, Guillaume Nicloux se donne le même objectif avec
Le concile de Pierre, film de commande, "expérimental" dixit Nicloux, en donnant à Bellucci le rôle de Laura Siprien, femme perdue qui se demande si elle n'est pas en train de perdre la raison. Dans le film, Bellucci utilise des armes à feu et remise au placard toute sexualité (son personnage est très masculin – coiffure à la garçonne, vêtements crades). Des cauchemars et des hallucinations vont la plonger dans une angoisse incontrôlable. Qui est vraiment son fils Liu-San ? D'ou vient-il ? Que signifie l'étrange marque apparue sur son torse ? Quelques jours avant son septième anniversaire, l'enfant est enlevé. Persuadée de savoir où il a été emmené, Laura se jette à corps perdu dans un périple aux confins de l'étrange et du fantastique.
Le concile de Pierre prenait les atours d’une intrigue policière morbide à base d'action et de paranormal (remember
Cette femme là) jusqu’à un dénouement grotesque (remember again
Une affaire privée). Donc film personnel avant tout. L'équivalent de
Dune dans la filmographie de Lynch.