Incidemment, Pasolini illustre des fantasmes. Pas nécessairement les siens mais "des fantasmes", même si à l'époque il démentissait dans ses interviews le caractère potentiellement érotique du film. Pourtant, les quatre vieux se tapent dix-huit jeunes aux corps parfaits, en les bouffant comme des cannibales et en obéissant à leurs pulsions secrètes sans honte ni remords. Parce que ces quatre puissants-là possèdent, un temps seulement (celui d’une étreinte ou d’une torture), ce qui est à l’origine de leurs frustrations. Leur démarche est presque désespérée parce qu’ils savent dès le départ, à la manière des bourgeois oisifs de
La grande bouffe, de Marco Ferreri, qu’elle est suicidaire (cela ne sera pas sans conséquence par la suite). L’homme devient ainsi le reflet d’une époque dégénérée. Les quatre puissants agissent comme des ontologiques fascistes qui théorisent leur soif de monstruosité en organisant un petit théâtre de la cruauté propice aux dérapages. Les maquerelles de Sade deviennent ici des femmes bourgeoises. Pasolini oppose la verdeur du discours à la sophistication des apparences (la manière dont elles s’habillent et se comportent) pour poursuivre sa parabole sur le pourrissement de la bourgeoisie, si marquée dans
Théorème (même rapport au sexe, à la spiritualité et aux classes sociales).
C’est la meilleure illustration que l’on puisse imaginer au cinéma des dérives Sadiennes – Sade que Pasolini considérait comme le plus grand poète de l’anarchie du pouvoir. Entre la rigidité des cadres et les mouvements pulsionnels des bourreaux puissants (la peur de la toute puissance de l’homme chez Pasolini),
Salo demeure l’un de ses rares films où s’exprime sans retenue une absence totale d’interdit. D’un bout à l’autre, il s’agit d’un cauchemar irréel où le corps est devenu à travers l’exploitation une chose sans âme. Il est également exceptionnel pour ce qu’il représente dans la carrière de Pasolini: il est sorti quelques jours seulement après l’assassinat du cinéaste la nuit du 1er au 2 novembre 1975. Plus de trente ans ont passé; et il conserve encore sa puissance (les années ayant même joué en sa faveur). Probablement parce qu'il ne réduit jamais l'histoire à son contexte géo-politique (l'Italie des années 40) et que la majorité des scènes se déroule dans un antre de la folie. C’est peut-être le seul film qui ose placer aussi frontalement le spectateur face à sa part de monstruosité et réclame à ce que l’on se fonde dedans sans retenue pour traquer la bête qui somnole. Cela nous ramène en arrière, ça parle d’aujourd’hui et ça évoque aussi ce qui pourrait arriver demain; la vie n’étant qu’un éternel recommencement. C'est un testament que le temps ne peut pas détruire, même si certains pensent que "le temps détruit tout". C’est une étape fondamentale pour quiconque, cinéphile ou pas: il y un avant et un après
Salo ou les 120 journées de Sodome. Si vous n'avez encore jamais osé le voir à cause de sa réputation malsaine, vous passez pourtant à côté de l'essentiel.