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Mon autre grande rencontre, avec qui j'aurais continué de tourner s'il n'avait pas disparu. Avec Depardieu, ils remplissaient toute la gamme. L'un était brutal, agressif, lui était la tendresse, la fragilité, c'était un acteur exceptionnel, aussi bon que Gérard. Les deux, ensemble, c'était formidable. Les grands acteurs ont cette présence bouleversante. Je cherche des gens capables de jouer comme lui ou Gérard, ou comme mon père. A l'origine le rôle de Tenue de soirée était écrit pour lui, mais il s'est suicidé. A l'époque de Les Valseuses, on s'était dit que si nos carrières ne marchaient plus, on ferait ce film et ça repartirait. Au début Giraudeau devait le jouer, il n'était pas loin à une époque d'avoir la même ambiguïté que Patrick. C'est finalement Michel Blanc qui a eu ce rôle. Mais c'est toujours le même tandem Depardieu-Dewaere."
Bertrand BlierPatrick Dewaere reste sans doute le plus grand acteur qu'on ait connu en France. Précisément parce qu'il était unique dans son approche du jeu, dans son implication totale, dans sa manière de se plonger totalement dans un rôle, avec une intensité, une passion presque destructrice telle qu'on en avait jamais vue. Le cinéma français compte de très grands acteurs (Depardieu, Noiret, Rochefort, Marielle, Jouvet, Gabin, Ventura...), de fortes personnalités à la présence et au phrasé unique, des natures très fortes qui apportent un plus à leurs rôles et à leurs films.
Ce qui distingue totalement Dewaere, c'est qu'il échappe totalement à cette glorieuse tradition. Il a un engagement dans ses rôles qui rappelle les très grands acteurs américains (Pacino notamment, qui l'avait bouleversé dans
Un après-midi de chien). Il était à part.
Dans bien des documentaires idiots que des médias opportunistes et bas du front consacrent volontiers aux destins tragiques (en les réduisant totalement à leur malédiction supposée plutôt qu'à leur talent), on insiste volontiers sur la rébellion farouche du bonhomme, son indépendance absolue, qui lui faisait dédaigner par exemple la télévision, le star system, le showbiz, la promo en affirmant qu'il ne voulait qu'être acteur. On qualifie cela de bravache et presque suicidaire (oui on finit toujours par emprunter cette route quand on évoque le comédien) alors que c'est légitime. On s'attarde sur l'anecdote de l'acteur allant casser la gueule à un journaliste qui avait révélé des aspects de sa vie privée. C'est certes excessif, mais c'est encore naturel. Pourquoi accepterait-il de se faire descendre et attaquer sans broncher, lui qui mettait toutes ses tripes dans ce qu'il faisait?

Bref on ne comprend souvent pas l'intensité qui faisait la noblesse de Patrick Dewaere et on a trop tendance à la rattacher à son mal de vivre. Il était incompris, pour de vrai. Il n'a pas récolté la reconnaissance qu'il méritait cent fois car il ne correspondait simplement pas aux canons habituels du grand acteur français. Il était autre, marginal dans son jeu. Il était simplement génial, bien au dessus du lot, des comme on n'en voit pas souvent, et c'est ce qu'on a compris trop tard. Parler de Patrick Dewaere, c'est parler d'un acteur absolu, de la fascination que certains prodiges parviennent à éveiller (Marlon Brando, Romy Schneider). C'est parler de notre amour du cinéma et de ses très grands comédiens.