Toutes les émotions passent sur le visage de Dewaere, sans résistance et sans filtre, avec son grand regard, le plus bouleversant qui soit. Capable de l'innocence la plus absolue et la plus poétique (la belle histoire d'amour de
F comme Fairbanks), la fantaisie la plus débridée (le striptease du footballeur excedé devant son patron dans le grandiose
Coup de tête de Jean-Jacques Annaud), l'intensité effrayante et dangereuse pour lui en tant qu'acteur (le très troublant
Série Noire d'Alain Corneau).
A chaque fois il y va à fond, très fort, sans doute trop, jusqu'à une confusion étrange. Il a, par exemple, ressenti le fait de tuer au cinéma comme une pulsion réelle: « Entre tuer quelqu'un au cinéma et tuer quelqu'un pour de vrai, y a que la mort d'une personne qui change, mais finalement, les gestes sont toujours là... ça doit taper un petit peu le mental ». On peut parler d'une implication absolue, presque excessive. A bien des moments dans la filmographie de Dewaere, la différence n'existe plus entre ce qu'il vivait en tant qu'homme et ce qu'il apportait à son interprétation. On retient son coup de folie dans
Série Noire où il se cogne furieusement la tête sur le capot de sa voiture alors que le personnage de l'émouvante Marie Trintignant le rend dingue. Il y a de la douleur à revoir ces deux là, dans un film aussi dur, aussi intense. Parfois le cinema dérange, comme une prémonition. A l'image de cette scène dans
L'important c'est d'aimer de Zulawski où Romy Schneider s'adresse directement au photographe en lui dévoilant sa détresse. Il y a un vrai malaise à regarder ces scènes. Comme celle où Dewaere s'immerge dans une baignoir pleine et qu'on le voit plaqué au fond avec le regard figé, immobile, une volonté de ne pas remonter. On sort du cadre du cinéma pour toucher à une intimité profonde. C'est à la fois magnifique et malsain. Cette intensité là, le jeu de Dewaere l'invoque en permanence, et avec succès, jusqu'à y perdre l'équilibre.
On lui confie des rôles profonds, complexes, souvent dramatiques, loin de l'insouciance des débuts. Blier, encore lui (mais pardonnez moi, je l'aime beaucoup), a cette belle phrase que j'ai citée plus haut sur un acteur qui ressemble à une histoire . Rien n'est plus vrai qu'en ce qui concerne Patrick Dewaere, y compris dans la légèreté. Le retrouvant juste après leur rupture pour
F comme Fairbanks, Miou-Miou a confié avoir eu l'impression qu'il avait oublié leur séparation. On y voit un beau couple, dans l'innocence du début de leur amour et de leur fantaisie. Au soir, lorsqu'ils se séparaient, il paraît que Dewaere s'effondrait. Incarnant le rôle engagé du juge Fayard, assassiné car il enquêtait sur la pègre, le comédien lui consacre toute son implication. On se dit que le rythme est élevé, l'intensité dure à tenir, fiévreuse, dangereuse.
On sent qu'il est consciencieux à l'extrême, inquiet, sur le fil en permanence, totalement investi, profondément discipliné et dévoué à son art. On regarde le film en admiration et en ayant peur pour lui, car il ne s'arrêtera pas, il ne fera pas les choses à moitié (c'est ce qui est si dérangeant quand on revoit
Série Noire), il ne fera rien pour se préserver, pour se protéger. Le personnage du
Mauvais fils de Sautet rappelle encore la phrase de Blier. Car le rôle est très proche de l'acteur et de ses démons. On y exploite toute sa violence contenue, toujours au bord d'éclater, dans un rapport père-fils problématique. Dewaere a eu dans sa vie un rapport problématique avec la figure paternelle (son père n'était pas le même que celui de ses frères). Sautet a également évoqué ses rapports avec le comédien, intenses, proche de ceux d'un père et d'un fils, comme si chaque metteur en scène devenait un père de substitution. Il y avait aussi ces problèmes avec la drogue. Dewaere cherchait à décrocher. Ce rôle le poussait à explorer sa part sombre, sa fragilité. L'accumulation de ces compositions sombres et la générosité sans faille avec laquelle il les servait lui ont fait dire: « Quand je ne fais pas des personnages, j'ai l'impression de pas savoir qui je suis... C'est emmerdant non? ».Avec ce côté attachant et bravache, il est conscient du problème. Peut-être mettait-il trop de lui-même dans son travail. Le résultat sur pellicule est unique, magnifique, d'une intensité sans précédent. Dans la vie cela fut assurément destructeur.
Patrick Dewaere mettait tout son coeur, toute son âme et toute sa conviction dans chaque rôle. Même si on connait ses films, si on les a vus et revus, il sait faire advenir le moment présent comme si ça se passait devant vous et que ça vous prenait à la gorge. L'un de ces rares acteurs qui effacent totalement la distance entre l'écran et vous, comme il l'avait fait entre ses rôles et lui-même. Qu'il soit tendre, drôle, touchant (auprès de Bertrand Blier ou de Jean Jacques Annaud) ou poignant, fiévreux, sur la corde raide (auprès de Corneau ou Sautet), il est cet homme dont la justesse vous touche au coeur, directement et à chaque apparition. Ce comédien à part, certes, mais que l'on retrouve à chaque fois comme un ami qu'on aime profondément, avec qui on se sent complices, qui vous embarque dans sa superbe folie, au coeur de ses caractères auxquels il donne vie comme personne. Patrick Dewaere est un très grand. Il ne faut pas l'oublier et le réduire à sa destinée tragique. Car il était une manière d'évènement unique. Un acteur absolu qui repoussait toutes les compromissions, toutes les tricheries, avec une intégrité artistique et un courage à toute épreuve: Pur comme un diamant brut au royaume des faux-semblants.