A l'occasion de la sortie en DVD chez Wild Side de trois films de Chang Cheh, réalisateur émérite du clan de la Shaw Brothers, il nous était impossible de ne pas revenir sur le portrait de l'une des plus grandes figures du cinéma de HongKong. Son style est tout à fait reconnaisable, mariant avec élégance la brutalité et les combats d'arts martiaux effrénés. Une véritable légende ayant remis au goût du jour le Wu Xian Pian, et par là même ayant intronisé le film de sabre mandarin ainsi que le kung-fu de Shaolin. Quantitativement et qualitativement il reste à ce jour un metteur en scène incontournable avec à son actif, près de 150 films en temps que réalisateur et scenariste. De John Woo à Tsui Hark, l'ensemble des réalisateurs hongkongais ont été profondément influencés par ce véritable maître du 7ème art.
Très jeune, le chinois Chang Cheh s'est intéressé à la mise en scène, faisant ses premières armes en chorégraphiant des opéras. Il a cultivé un goût prononcé pour l'esthétique singulière, convoquant des attributs propres à son regard qu'il exploitera plus tard au cinéma. Il commence dès 1947 en tant que scénariste pour la Guotai, une compagnie de Shangaï. Suite à l'accession au pouvoir de Mao, Cheh quitte le pays pour Taïwan, le communisme et l'esprit artistique ne faisait pas bon ménage. C'est véritablement en 1949 qu'il se tourna définitivement vers le 7ème art en scénarisant Happenings in Ali-shan réalisé par Ying Cheung. Fort de cette expérience, il réalise son premier film presque 10 ans plus tard : Ye Huo en 1957 qui reste malheureusement presque invisible en Occident. Une œuvre de jeunesse qui ne se démarque pas encore assez des autres productions locales. Le succès n'étant pas au rendez vous, Chang Cheh quitte Taïwan pour Hong Kong où il retourne à ses travaux d'écriture. Et c'est en 1962 qu'il entre dans la prestigieuse compagnie Shaw Brothers. Chang Cheh va véritablement ébranler le milieu du cinéma HK en 1966 en réalisant coup sur coup deux films qui vont s'émanciper des productions du genre. C'est avec Tiger Boy et surtout Le magnifique Trio que Chang Cheh dépoussière le wu xia pian. Meme si avec le recul, on peut observer qu'il cherche encore son style, il reussit néanmoins à éclater ce genre ultra codifié pour en proposer une nouvelle approche. C'est par ailleurs à une tâche similaire que s'est attelé à la même époque un de ses célèbres confrères en la personne de King Hu. Et presque sans le savoir, tous deux vont réussir à établir une nouvelle grille iconographique et esthétique qui va perdurer en influençant nombre d'autres cinéastes. Dans cet esprit, on voit déjà en germe toute la personnalité et le style de Chang Cheh. Et c'est avec des réalisations comme One Armed Swordman qu'il va définitivement imposer sa patte.

Tout d'abord, Chang Cheh exerce un goût immodéré pour une violence graphique très crue avec des gerbes de sang bien rouge qui giclent à chaque coup asséné, le tout filmé dans un esprit très esthétique avec des mouvements d'appareil soignés, renforcés par les symboliques dramatiques des couleurs des vêtements que portent les héros de l'histoire. Il a pris un malin plaisir à faire souffrir ses personnages principaux tant physiquement que moralement. Il maltraite bien entendu les ennemis qui tombent par dizaines mais il n'oublie pas de faire subir plusieurs sévices à ses personnages principaux. Ils sont devenus des figures masculines emblématiques, non sans subir leurs lots de peines et de châtiments. Chang Cheh, par cette violence accrue, a été affublé du qualificatif d' « ogre de la Shaw Brothers ».