IL Y A UN AVANT ET UN APRES REQUIEM POUR UN MASSACRE. Avant, on pense déjà avoir tout vu sur le sujet. Comme le plus crâneur des cinéphiles. Les guerres ayant inspiré un nombre de films considérable et deux grands types de cinéastes: ceux qui ont connu de près les combats armés (l’école Fuller) et ceux qui les rapportent d’après le témoignage d’autrui (la tendance Spielberg).
Après, un seul constat s’impose. De la représentation sensorielle qui ferait presque oublier la première demi-heure d’
Il faut sauver le Soldat Ryan à son énergie formelle qui mise tout sur le constat sans jamais expliquer le pourquoi du conflit et le comment de la psychologie de ses personnages, tout est déjà filmé. Ce film de guerre ultime – peut-être le meilleur d’un genre qui contient des classiques – raconte le parcours hallucinant, halluciné et hallucinatoire de Floria, garçon victime des circonstances, habitant un village anonyme occupé par les troupes nazies, qui décide de s'engager chez des partisans malgré le désaccord de sa mère. En fréquentant les résistants, il va croiser le regard d’une jeune paysanne aux yeux bleus. L’incarnation de l’ange. Puis surgit l’enfer. Une bombe explose et provoque la perte. Voyage au bout de l’enfer. Sa sortie en zone 2 est une bénédiction pour ceux qui ne l’espéraient plus. C’est l’événement dvd de l’année et vous ne devez pas passer à côté. Retour sur un
chef-d’œuvre absolu dont les images, inconsolables, poursuivent longtemps. La preuve.
Le regard: source du film
Impossible (on dit bien impossible) d’oublier la puissance des regards dans ce film absolument terrassant. Pour mesurer leur intensité, disons qu’ils subliment les principes de mise en scène, tous les plans-séquences et autres idées formelles de Klimov. Donnant cette impression peu fréquente que l’intensité véhiculée par les images dépasse un cinéaste qui, pendant tout le tournage, a cherché par tous les moyens à ce que les comédiens habitent mentalement l’histoire et l’espace du film. Confirmant le choix d’une mise en scène qui laisse toujours le sentiment d’une amplitude, d’une intelligence qui regarde d’en haut ses personnages et mettrait en boîte la vie au lieu de la laisser gagner la forme du film. Posant des questions de cinéma, de mise en scène des lieux, des corps, des visages, des voix. Pour la plupart, ce sont des regards d’enfants se tenant dans un cadre d’une précision sidérante et sous une lumière impressionniste. Premier plan (étrangement dilué et anxiogène) aux cadrages larges: deux gamins s’amusent dans un terrain vague que l’on imaginerait bien rempli de mines prêtes à exploser et fantasment la guerre en laissant échapper des rires puérils. Premier regard face caméra: celui d'un enfant qui veut imiter un adulte en forçant son timbre de voix. En creusant dans le sable, l’un des deux, Floria, celui que l’on ne quittera pas pendant tout le film, tombe sur une arme. Une découverte contrariée par la présence dérangeante d’un aéroplane allemand qui flotte avec légèreté dans les airs – libre à chacun de voir une connotation mystique. Une découverte qui l’amène à penser qu’il est sans doute prêt pour la guerre. D’autres regards caméra jalonneront le film: regards doux et lumineux de deux sœurs jumelles loin de réaliser l’horreur de la situation; regard bleu profond de Glasha, une fille dont Floria tombe amoureux; enfin, regard de Floria, une arme pointée sur la tempe par les nazis. Loin de constituer des fioritures stylistiques, ces regards emplis de douleur s’adressent au spectateur pour renforcer une impression de documentaire, celle de vivre le chaos en même temps que les personnages. La grâce et donc la réussite du film résident dans cette capacité à être vériste et stylisé. Ce n’est - évidemment - pas son seul atout.