La séquence que nous allons décortiquer aujourd’hui est issue d’un des derniers grands films d’anticipation que le cinéma nous a offert sur ces dix dernières années :
Minority Report. Réalisé par Steven Spielberg en 2002, le film est l’excellente adaptation d’une nouvelle de Philip K.Dick (Blade Runner, Total Recall...) à la fois salué par la critique et le public lors de sa sortie en salles.
Si Steven Spielberg est encore considéré comme un simple faiseur par une poignée d’indécrottables à la mauvaise foi aussi engluée que leurs paupières, il faut admettre, et c’est un fait, que notre metteur en scène maîtrise la caméra comme personne et que certaines séquences sont de véritables odes au cinéma.
Minority Report, au-delà de sa sublimissime photographie dans laquelle baignent les comédiens, regorge de scènes époustouflantes, tant par leur pouvoir visuel qu’émotionnel. Arretons nous quelques minutes sur l’une d’entre elles...
Située à 1 heure 31 minutes et 45 secondes, la séquence se déroule dans un centre commercial. Anderton (Tom Cruise) vient de capturer Agatha (Samantha Morton), un des trois pre-cogs employés par la police de Washington pour « prévenir » le moindre crime. Cette dernière, est en train de vivre sa première sortie dans le monde réel. Alors qu’elle ne vivait qu’à travers les cauchemars des crimes qu’elle visualisait, elle devient ici une aide primordiale à la fuite d’Anderton. En effet, ce dernier est poursuivi par une équipe de policiers chargés de l’intercepter. D’une précision chirurgicale, la scène, qui joue sur différents rythmes et un large éventail d’émotions, est une des plus belles du film. Découpage...
En rupture totale avec les scènes qui la précedent, la séquence du centre commercial est noyée immédiatement dans une lumière lunaire, surréaliste et éblouissante.
Les vitrines des magasins reflêtent massivement une lumière artificielle que l’on pourrait qualifier de divine par sa puissance et son symbolisme. Ainsi, Spielberg impose immédiatement une vision onirique du monde réel. Une vision certainement rêvée par Agatha qui cherche, elle aussi, à sévader des cauchemars qui la hantent.
Les deux personnages entrent ici en titubant comme déconcertés par cette luminosité envahissante. Ils s’appuient l’un sur l’autre afin de conserver un semblant d’équilibre. Si l’on sait que c’est Anderton qui aide Agatha à tenir debout, on se demande cependant pendant quelques secondes lequel est la béquille de l’autre... Etrangement, ils sont les seuls à venir vers la caméra, les autres passants allant dans le sens inverse et nous tournant le dos.
Comme une volonté de montrer que ses personnages tentent d’aller à l’encontre du destin qui leur est promis (Anderton est accusé d’un crime qu’il doit commettre), Spielberg les filme comme deux êtres évadés de la foule. C’est l’idée maitresse du film qui est ici mise en scène : avons-nous un quelconque pouvoir sur notre propre destin ? Pour l’instant, Spielberg semble décidé à nous montrer que Tom Cruise tente d’échapper au sens immuable des choses...
Notons que le musique en fond, diffusée par les haut-parleurs du centre commercial n’est autre que le thème principal du film de Blake Edwards,
Breakfast at Tiffany’s. Intitulée « Moon River », cette composition ne surgit pas ici par hasard. Cette musique, accompagnant les rêveries d’Audrey Hepburn tout au long du film d’Edwards, présente également cette dimension onirique que Spielberg tente d’insuffler à sa séquence. Traduite en français : « Rivière de Lune », on ne peut qu’admettre que la concordance avec la pellicule maculée et lumineuse est flagrante.