Lorsque Sergueï M. Eisenstein décide de réaliser son premier long-métrage en 1924, l’homme est déjà depuis quelques années metteur en scène et décorateur de théâtre pour le compte du Proletkul (Proletarskaja Kultura), une organisation chargée depuis 1917 de rendre accessible la culture aux masses ouvrières. Eisenstein y rencontrera, notamment, le grand dramaturge Meyerhold dont les principes du jeu d’acteurs influenceront profondément sa conception des personnages, largement débarrassés de l’aspect psychologique au profit d’une incarnation plus corporelle et dynamique.

Expérimentateur et curieux de tout, le metteur en scène explore les possibilités dramaturgiques des corps en action. Non pas des corps en tant qu’individus, sacrilège bourgeois, mais des corps en masse, ceux de l’idéal ouvrier exalté par le régime soviétique. Si le futur cinéaste ne s’est jamais fourvoyé dans la pure œuvre de propagande, il partageait cependant les idéaux de son époque, de ses contemporains et de son gouvernement. A la recherche de l’homme nouveau, Eisenstein se nourrit des avant-gardes de son temps ; le cubisme, le futurisme et bien sûr le constructivisme et le suprématisme. Image de la société au travail, du culte de la machine et du mouvement, de l’exaltation du productivisme, les formes géométriques s’imposent et s’expriment.
Dès lors les possibilités techniques du cinématographe ne pouvaient que séduire le jeune Eisenstein. Et pour sa première réalisation, l’apprenti-cinéaste voit déjà grand, très grand. Il a en effet en tête de réaliser un cycle de sept films sur le quotidien du prolétariat intitulé
Vers la dictature et dont
La grève ne serait que le premier mouvement. Les différentes étapes qui menèrent le prolétariat vers la révolution d’Octobre y seraient évoquées jusqu’à la fameuse révolte d’Octobre 1918, apothéose d’un mouvement qui provoque la chute irrémédiable du régime tsariste qui sévissait alors en Russie. Malheureusement ce projet démesuré ne verra pas le jour, Eisenstein s’éparpillant sur la multitude de projets qui lui viennent à l’esprit sans cesse.
L’année précédant la réalisation de
La grève, Eisenstein publie un texte théorique sur le montage des attractions, le premier que consacrera le jeune artiste à la pensée de la mise en scène. En effet pour Eisenstein la pratique du montage semble au cœur du dispositif scénique, tout d’abord celui du théâtre mais surtout, l’année suivante, celui du cinématographe. Après un premier court-métrage,
Le journal de Gloumov, petit film projeté lors de l’entracte d’une représentation théâtrale,
La grève permet au fougueux cinéaste d’entrer dans le vif du sujet. Prenant pour cadre la Russie Tsariste en 1912, une petite communauté d’ouvriers choisit de cesser le travail suite au suicide d’un camarade, accusée à tort d’avoir volé un outil. Dans la droite ligne de la vision du Parti, les classes laborieuses s’opposent à la classe dominante des nantis, des bourgeois et des autorités. Paradoxalement, l’ouvrier, représentant la masse des travailleurs et de la foule, est seul face à des petits groupes installés au pouvoir, un pouvoir dont ils ne peuvent souffrir la remise en question.