Pour finir sa carte blanche, Guillaume Nicloux a voulu s'intéresser au cinéma fantastique cérébral français, genre avec lequel il a souvent flirté que ce soit Cette femme-là et Le concile de Pierre. Le genre fantastique (mais un fantastique cérébral) a fait sa modeste apparition en France dans le début des années 60, quasiment en même temps que le gore aux Etats-Unis. Quelques cinéastes de la grande époque ont oeuvré dans ce registre peu ou pas fréquenté. Marcel Carné (
Les visiteurs du soir ou encore
Juliette ou la clef des songes), Claude Autant-Lara (
Sylvie et le fantôme), René Clair (
La Beauté du diable), Jean Cocteau (
Le Sang d'un poète), Jean Delannoy (
L'Eternel retour), Jean Renoir (
Le Testament du Dr Cordelier) en font partie. Il ne faut pas nier l'importance d'un Jacques Tourneur qui tournera quelques chefs-d'oeuvre aux Etats-Unis à l'instar de
La Féline (Cat People). En tout et pour tout, le meilleur film fantastique made in France demeure
Les Yeux sans visage, de George Franju (ne pas oublier son
Judex en 1964) dans lequel un chirurgien tente de remodeler le visage de sa fille, rendue méconnaissable à la suite d’un accident de voiture. Pour cela, il effectue des greffes de peau qu’il aura prélevées sur des jeunes filles. Dans une ambiance d’inquiétante étrangeté, ce film rappelle que sous chaque bon film fantastique, se trame une superbe histoire d’amour. Le personnage principal, interprété par Pierre Brasseur, est un homme déphasé qui bascule dans la criminalité, non pas par simple plaisir sadique, mais par amour pour sa fille. De ce voyage au bout de l’enfer, on n’oublie pas l’atmosphère envoûtante, les dialogues de Boileau-Narcejac, la musique délicieusement lancinante de Maurice Jarre, la magnifique photo en noir et blanc, la sublime dernière séquence… Bref, pléthore d’atouts qui transforment ce premier essai en extraordinaire réussite. Une fois n’est pas coutume, les quelques réussites françaises ont immédiatement leur "repliquant" ricain. Ici, ce sera
Corruption (1967) de Robert Hartford-Davis qui remplace la relation père-fille par une relation homme-femme. Mais que l’on se rassure : n’est pas Franju qui veut.
Quelques cinéastes ont passé leur vie à oeuvrer pour le fantastique. Il faudra néanmoins attendre 1967 pour voir l’apparition de Jean Rollin, notre Ed Wood à nous, avec
Le viol du Vampire, premier volet d’une série comprenant
La Vampire nue,
Le frisson des vampires et
Requiem pour un vampire. On est en droit de préférer d’autres films de Jean Rollin (il réalisera par la suite
La Morte Vivante et
Lèvres de sang qui demeureront à tout jamais comme ses chefs-d’œuvre). Cependant,
Le Viol du Vampire est une oeuvre fétichiste assez attachante qui regroupe pratiquement toutes les obsessions récurrentes du cinéaste (les influences gothiques, le thème de l’addiction vampirique, une "reine des vampires" toute nue…). Signalons enfin les curiosités de cinéastes tels qu'Alain Resnais (
Je t’aime, je t’aime (1968), une fiction déroutante et magnifique montrant le parcours intérieur d’un homme qui, après une tentative de suicide, se prête à une expérience scientifique : un voyage dans le temps. Une sorte de
Solaris Lynchien flirtant avec Chris Marker), Claude Chabrol (
Alice ou la dernière fugue (1977), une succession de saynètes symboliques qui sont toutes pourvues de significations particulières, rébus sibyllin fascinant où on prend du plaisir à déchiffrer toutes ces équations aux solutions improbables), Roman Polanski (
Le Locataire et ses voisins qui scrutent la folie schizo d'un homme), Zulawski (
Possession et son inoubliable scène de transe dans le métro) ou encore Jean-Pierre Mocky (
Litan, cité de l'indicible peur, dédale des ténèbres et ambiance de purgatoire). Dans le lot, l'un des cas les plus audacieux reste sans conteste Walerian Borowczyk. En 1975, il signe
La Bête, une adaptation fantastique et déjantée de
La Belle et la Bête. L’histoire est loin d’être simple : pour sauver sa fortune, un marquis décide de marier son fils un peu niais à la fille d’un ricain cossu. Dès sa première nuit, la belle fantasme : elle croit voir une aïeule de son fiancé, poursuivie par une bête monstrueuse munie d’un sexe gigantesque. D’abord effrayée, la dame finit par prendre du plaisir jusqu’au jour où la bête meurt… Le réalisateur des cultes
Contes Immoraux, film à sketches délirant autour du sexe et de la notion de plaisir (réciproque), ose filmer crûment des scènes de sexe interminables (fellation, pénétration, éjaculation et consorts) mais bascule aussitôt dans l’abject et le cradingue. On n’oubliera toutefois pas de souligner l’audace absolue du projet et les séquences presque gênantes où la madame se balade nue dans les bois, suivie par un monstre sensiblement très excité.