Fin des années 90. Le fantastique intéresse des cinéastes plus marginaux. On négocie un virage radical et l’on se retrouve avec les anthropophages de Claire Denis. Dans
Trouble Every Day, on suit l’histoire d’un couple en lune de miel à Paris : le mari embarque sa femme à la recherche d’un docteur dont il fut l’assistant. Ce dernier sait que ce médecin est le seul à pouvoir le sauver d’une maladie qui l’étreint. Le docteur en question, de son côté, retient sa propre femme prisonnière, affectée du même mal que le gars : une fièvre étrange qui mêle les pulsions amoureuses à des actes déments d’anthropophagie... Dans le genre "Si je t’aime, prends garde à toi", ce film, très controversé, peut indisposer par sa puissance viscérale et ses scènes chocs qui prennent par surprise. En revanche, on ne niera ni la qualité de la musique, ni une mise en scène très esthétique ("esthétisante" diront certains…), ni le courage d’une interprétation qui a su se fondre dans une histoire difficile. Vincent Gallo et Béatrice Dalle sont impressionnants en démons fébriles qui mangent "sexuellement" leur proie amoureuse. Les
Bee Movies, produits par Fidélité Productions, ont tenté de changer la donne. Mais le faux ton a été donné par le premier de la collection :
Promenons-nous dans les bois de Lionel Delplanque où la stylisation formelle ne comblait pas la lourde dimension archétypale et un propos qui tournait à vide.
Un jeu d’enfants de Laurent Tuel constituait ce que l'on pouvait trouver de plus fréquentable même si tout ne fonctionnait pas.
Entre déception (le genre ne rencontre pas le succès escompté) et déconvenues (
Bloody Mallory,
Requiem…), le cinéma fantastique français peine à s’installer réellement dans le paysage. Il faut attendre la surprise
Maléfique d'Eric Valette, une série B honnête et prometteuse. Dans un autre registre, plus intrigant, il faut mentionner
Dancing (de Patrick Mario Bernard, Xavier Brillat, Pierre Trividic), une étrange adaptation du
Horla, de Maupassant qui, pour traduire le tohu-bohu intérieur de René, un personnage en proie à des interrogations métaphysiques, rivalise d'inventivité. Tel quel, un petit film méconnu et troublant qui fait danser les monstres, les fantômes et les doubles avec un joli tempo schizophrénique. Surtout, il annonce avec le sus-mentionné
Maléfique la coexistence de deux nouveaux genres fantastiques dans le PCF : le divertissement et le cérébral. Preuve que l'on peut à la fois s'amuser et réfléchir. Dans les deux cas, l’avancée est très intéressante mais pas complètement concluante.
Saint-Ange, projet plus ambitieux qu'il n'y paraît, soigné d'un point de vue formel, mystérieux au niveau de la narration, tentait lui de concilier les deux (ludisme et intellect) avec un cadre connu (la bâtisse hantée) et une prédilection pour l'irrationnel (les vingt dernières minutes, organiques). Dans tous les cas, il serait temps que certains - ceux qui se plaignent de son absence - prennent conscience de la nature de cette mouvance en allant découvrir
Innocence, de Lucile Hadzihalilovic, elixir d'un autre temps et dernier grand film fantastique français, quelque part entre le cauchemar familier et le songe lointain.