Rocky semble bien avoir repris le contrôle sur Stallone qui étrangement constate que tant d’excentricités durant sa carrière étaient sans doute pour oublier d’où il venait vraiment. Pas facile lorsqu’on est le roi du monde de devoir accepter de venir de nulle part. Considérant qu’il en est exactement au même point que lorsqu’il débutait quelques trente années plus tôt, Stallone veut offrir un revanche non pas à son égo, non pas à lui mais au Rocky qui sommeille en lui. Démarchant comme au premier jour, comme un débutant inconnu dont personne ne veut, rencontrant les impasses qu’il s’est lui-même bâti par le passé, l’acteur en quête de rédemption tente comme il peut de hisser sa masse de sexagénaire auprès des quelques producteurs se remémorant les titres de victoires de l’ancien champion. Personne ne semble vouloir de Rocky… en revanche on réclame le retour de l’autre personnage mythique de Stallone, celui de John Rambo. En contrat pour le remettre sur le devant de la scène, l’acteur réalisateur qui a « encore quelques trucs en réserve » négocie tout de même l’apparition du boxeur avant celle du vétéran. Film confession,
Rocky Balboa sera bercé par un regard nostalgique et sensible que seuls les acteurs de légende ayant passé le pas de la réalisation à un certain âge peuvent connaître. Tel un Eastwood, Stallone s’attarde dans une mise en scène soignée sur sa vie et celle de son double et se plonge dans les regrets pour mieux y retrouver quelque chose : il n’est plus question d’un quelconque Oeil du Tigre à peine bon à vendre des vinyles de Survivor ! Non, il retrouve tout simplement son honnêteté, sa franchise, la rage qu’il avait avant tout envers lui-même… S’il n’est plus question de prouver au monde qu’il est quelqu’un, Stallone souhaite à l’instar de Rocky se prouver à lui-même qu’il est encore quelqu’un de bien.

Maîtrisé, d’une grâce et d’une fraîcheur bouleversantes, son métrage adopte le rythme qui lui convient et non pas celui du sensationnalisme. Valse avec lui-même et avec les fantômes du passé, Sylvester s’offre quelques pas de danse au risque que ce soient les derniers… Enfin lorsqu’arrive le combat décisif, la boucle semble bouclée, l’homme sur le ring se battant réellement avec l’autre acteur vivant à 200% les dernières baffes que peuvent lui offrir la vie. Défendant une carrière d’acteur et la notoriété d’un personnage, Stallone par sa réalisation pleine d’humilité s’impose comme l’un des réalisateurs les plus percutants de ses derniers temps. Le come back semblant avoir fonctionné, il signe son épisode de Rambo comme il l’avait promis. Mais fort d’une sagesse acquise au prix de sacrifices de toute une vie, l’acteur offre une vision ahurissante du personnage, le sacralisant totalement comme un anti-héros d’une froideur inquiétante et d’une ambiguïté passionnante. Le vétéran s’acceptant enfin en force impitoyable aux allures informes de demi-dieu, il met enfin le spectateur face à ses responsabilités et l’oppose à de vrais questionnements et raisonnements, chose qu’il n’avait jusqu’alors jamais fait. Abordant le public comme la seule donnée fiable de son commerce, Stallone affirme encore une fois qu’il n’a plus rien à perdre et qu’il faudra faire avec lui qu’on le veuille ou non. S’adressant au spectateur dans son intime conviction, il se sert d’une mise en scène à la maturité exceptionnelle, employant le scope comme jamais auparavant pour dérouter ceux qui méditaient déjà aux actes du héros barbare et enfoncer un peu plus dans leur ignorance ceux qui encensent le soi-disant héroïsme d’un homme annihilant quelques cent militaires dont on nous a expliqué l’origine dramatique quelques minutes avant le massacre.

S’acceptant enfin pour ce qu’il est, posant enfin un regard honnête sur lui et son œuvre, Stallone redevient non seulement le mythique personnage qui berça les années 80 mais acquiert surtout la puissance d’un auteur à la vision passionnante… Impossible de se douter d’où nous le trouverons la prochaine fois : au détour d’un film d’action ? À la réalisation de la biographie de son poète préféré Edgar
Poe ? Dans l’épisode ultime de la victime sanguinaire dans son pays natal ? Ou dans une comédie romantique baptisée
an Incredible Love ? Quoiqu’il en soit, Stallone fait partie, à l’instar des Eastwood et Gibson, du groupe très fermé des acteurs/réalisateurs les plus monstrueusement géniaux de l’Histoire du cinéma…