L'oeuvre de Stanley Kubrick est protéiforme et intemporelle comme les peintures d'un maître. L'homme était multiple et complexe, secret, fascinant, objet de bien des fantasmes tant il se tenait à distance des médias. Pendant longtemps on l'a considéré comme un ermite totalement fou, un maniaque, bourreau de ses collaborateurs, tyrannisant ses acteurs dans des prises au nombre proprement hallucinant, les poussant à bout. La caricature était grossière, la rumeur avait la dent dure puisque Kubrick gardait une réserve et un silence farouche, façonnant son oeuvre en toute indépendance. Une seule fois, quand les délires enflèrent et qu'il fut menacé ainsi que sa famille, il prit la décision de retirer
Orange mécanique des écrans britanniques, fait unique dans l'histoire du cinéma et preuve de son pouvoir absolu sur son oeuvre.
Vers la liberté et l'indépendanceIl a gagné cette indépendance et cette légitimité avec une autorité qui force l'admiration. Le jeune Stanley était un gamin peu intéressé par l'école, toujours plongé dans un bouquin, au tempérament à la fois doux et profondément résolu. Sa règle de vie a toujours été assez simple: « on s'investit totalement ou pas du tout ». Lorsqu'à seize ans il vend sa première photographie au grand magazine Look (équivalent de Life), celle d'un vieux vendeur de journaux pleurant la mort de Roosevelt, il se soucie des images et va s'y consacrer totalement. Car Kubrick n'est pas, comme on le dit parfois, un génie métaphysique ou une manière de philosophe. L'appréciation de son oeuvre est tout sauf intellectuelle, elle est avant tout un plaisir visuel. Après, chacun peut gloser comme il veut, y voir des symboles, des suggestions, des projections de ses propres préoccupations spirituelles. Aucune oeuvre cinématographique n'a engendré autant de commentaires que 2001, Odyssée de l'espace, certains fascinant d'ailleurs. Le fonds de la chose est pourtant assez simple, Kubrick compose parfaitement ses images, les règle précisément comme un chorégraphe, avec une réelle neutralité, sans doute liée à sa formation première de photographe. Il les projette ensuite et on se projette dedans. Le plaisir exquis que l'on retire du cinéma de Kubrick n'a rien d'ésotérique, il suffit de ne pas être aveugle, de regarder. Il ne vous guide pas, n'impose pas vraiment d'histoire, ça se passe sur l'écran et ça se passe en vous. Comme le pouvoir évocateur d'un cliché sublime. Il disait lui-même en 1960: « Je ne pense pas que les écrivains, les peintres ou les cinéastes oeuvrent parce qu'il y a quelque chose qu'ils désirent particulièrement dire ; il y a quelque chose qu'ils ressentent. (...) Je ne pense pas qu'aucun artiste véritable n'ait jamais été orienté par quelque point de vue didactique, même quand il pensait que c'était le cas. »

Ses premiers essais en tant que réalisateur sont ceux d'un artiste qui se cherche. Sa toute première tentative est un documentaire sur la boxe,
Day of the fight. S'il n'est pas resté dans les annales, il se distingue déjà par la composition de son image et sa très bonne photographie. Kubrick fait ses gammes. Il retirera sa première fiction,
Fear and Desire de la distribution considérant le résultat comme « incompétent et prétentieux ».En 1953, il est pourtant le premier film de guerre du cinéaste, plus allégorique que les autres, car ce conflit et ce pays sont imaginaires. Cette première oeuvre est reniée mais n'en demeure pas moins révélatrice. Sa première réalisation officielle est
le Baiser du tueur en 1955, un beau film noir où le réalisateur fait preuve de son ambition notamment dans la scène de combat au début du film: caméra subjective au point de vue du boxeur, expérimentations multiples pendant cette scène, dans une profusion presque excessive, encore un peu maladroite, on sent qu'il veut tout essayer. Il y a déjà chez Kubrick cette quête pour inventer une nouvelle manière de mettre en scène, curieux de toutes les possibilités qu'offre son medium et de tout ce que la technologie et l'inventivité peuvent lui apporter. Sa passion pour le cinéma est obsessionnelle, il s'y consacre avec une dévotion totale. En un sens, Kubrick était un grand geek. Il voulait tout voir, tout connaître de son art, avec une curiosité insatiable qui l'anima toute sa vie.
Avec
l'Ultime Razzia, le jeune réalisateur crée une oeuvre qui l'imposera comme un cinéaste important. Il part d'un roman policier d'une facture assez conventionnelle. La plupart de ses films sont d'ailleurs adaptés de livres ou de romans. Sa mission est de donner à voir l'impression qu'ils produisent, l'ambiance qui y règne. Kubrick est attiré par la structure des romans policiers (comme c'est déjà le cas pour
le Baiser du tueur ), cette ironie tragique qui fait que quoiqu'il fasse, le héros ne s'en tirera pas. La fin du film est une première marque de l'ironie cruelle et sarcastique qui est une constante chez Kubrick. Le plan était presque parfait. Tout un pan de l'oeuvre de Kubrick est consacrée à l'absurde. Cela commence ici en 1956.
L'année suivante, le cinéaste livre son premier monument:
les Sentiers de la gloire. Kirk Douglas y campe un officier intègre qui va protéger des hommes de son unité, accusés de lâcheté pour avoir refusé de monter au feu et condamnés à mort. L'histoire est bouleversante et sulfureuse puisqu'à cause de la critique de l'armée, le film sera interdit pendant plus de vingt ans en France. Kubrick fait preuve d'une virtuosité sans précédent dans un film de guerre. En un sens, il pose les références stylistiques du genre, desquelles se réclameront de nombreux héritiers (un exemple récent étant
Un long dimanche de fiançailles de Jean-Pierre Jeunet).Certes le message est fort, profondément antimilitariste. Cependant, pour appuyer ce message (« quelle connerie, la guerre »), il y a la force d'images jusqu'à lui jamais vues: le travelling arrière montrant Kirk Douglas traversant la tranchée, l'intensité de la bataille, filmée près des hommes et pas en plan large, les scènes de dialogue où les personnages sont au milieu d'espaces immenses, profonds et nets (les plans magnifiques où Douglas tient tête à ses supérieurs). Bref en plus de son noble message et de son engagement, alors pas si évident, le film dans sa forme touche à la perfection. Il marque les esprits comme absolument tous les films que Kubrick revendiquera par la suite. Dans le très bon documentaire « A life in pictures », Martin Scorsese dit qu'il n'avait jamais rien vu de semblable, même en tant qu'amateur de films de guerre et que c'est à ce moment là qu'il sut qu'il y avait beaucoup à attendre de ce Stanley Kubrick.