Par La Rédaction - publié le 07 janvier 2008 à 04h04 ,
MAJ le 25 septembre 2009 à 12h22 - 0 commentaire(s)
En 1999, Kubrick revenait pour la dernière fois avec Eyes wide shut. Le projet lui tenait à coeur depuis de nombreuses années, ainsi que A.I dont Steven Spielberg assura finalement la réalisation et Kubrick la production (le film devenant plus proche de la sensibilité du réalisateur de Rencontres du troisième type. Kubrick se concentra donc sur l'adaptation de la Nouvelle rêvée (Traumnovelle) d'Arthur Schnitzler, dont il parlait qu'il envisageait depuis fort longtemps. Le registre est une fois de plus nouveau et inattendu. Il s'agit d'explorer les fantasmes, les désirs inassouvis et les frustrations d'un homme marié et respectable. Il transpose l'univers de l'oeuvre originale dans le New York contemporain mais en respecte l'esprit (une odyssée au coeur de l'inconscient et dans l'intimité d'un couple en difficulté). Kubrick a insisté pour que le couple principal soit crédible. Tom Cruise et Nicole Kidman formaient alors l'union la plus en vue d'Hollywood. Il les choisit et ils se consacrèrent au tournage pendant près de trois ans. La nuit du héros Bill sera onirique, confuse, désorientée comme un rêve presque invraisemblable. Tout commence lorsque sa femme lui avoue dans une scène d'une intensité rare (c'est sans doute là que le talent de Kidman ainsi que sa beauté explosent) qu'elle a eu une pulsion adultère. Encouragée dans son aveu presque hostile par la désinhibition que permet l'ivresse d'un joint, elle lui balance ses pulsions les plus secrètes frontalement, lui dévoilant sa fascination pour un bel officier pour qui elle aurait tout abandonné. Le tumulte que cela crée en Bill entame son errance dans une nuit étrange et fantasmatique. Il explore ses tentations, est plusieurs fois sur le point d'y céder, se tient sans cesse au bord de la transgression. Dans le rêve éveillé de sa nuit blanche, il croise le chemin de la fille d'un patient mort qui lui saute au cou, d'une prostituée ensorcelante (magnifique Vinessa Shaw), un vendeur de costumes fantasque et sa fille à problèmes, il finit dans une soirée privée où les notables s'encanaillent, parés de masques vénitiens, se livrent en tout anonymat à leurs orgie décomplexées en compagnie de femmes magnifiques.


Bill est le voyeur permanent, le témoin ultime, en proie à la tentation, toujours sur le point de basculer d'y céder, entretenant sa frustration et son fantasme en permanence, sans jamais l'accomplir, se tenant toujours à l'écart, en retrait. Le film obéit à une structure en miroir, la nuit du bon docteur Bill est construit comme le négatif du jour qui va suivre, la conséquence symétrique de sa folle nuit et son douloureux retour à la réalité, hors du rêve. Le film pourrait être intimiste, renfermé comme son personnage principal que l'on suit en permanence. La mise en scène le transcende. Par la lumière étrange et perpétuellement artificielle qui marque son voyage au bout de ses fantasmes (tranchant avec celle du jour et ses désillusions dans la seconde partie du film). Kubrick filme les intérieurs d'une caméra aérienne, dans un mouvement fluide qui rappelle souvent la Steadicam de Shining. Bill est d'ailleurs enfermé en lui même comme la famille dans l'hôtel. Lorsque les plans fixes arrivent, soudains sur les masques terrifiants, la mise en scène se fait tranchante comme les notes du piano de Ligeti, c'est l'heure du danger et du réveil. Puis l'odyssée reprend, la caméra suit Bill dans sa quête intérieure comme le jeune garçon dans les couloirs l'hôtel Overlook, jusqu'à ce qu'enfin il finisse par chasser ses démons.

Kubrick livrait là son oeuvre testament. On y retrouvait sa maîtrise formelle absolue, sa direction d'acteurs millimétrée et toujours un peu outrée, cet espièglerie discrète également, car il se joue du personnage de Cruise en permanence, l'entraînant sans cesse sur des fausses pistes, ainsi que le spectateur, ce qui est logique puisqu'avant même d'être un personnage, il est la projection du spectateur au coeur d'un univers étrange. Son goût du secret et ses jeux avec le premier degré sont également au rendez-vous. Il ne s'agit pas d'un film érotique comme la rumeur courut à l'époque de sa sortie, tout comme Shining n'était pas un film d'horreur. Tout est transposé sur le mode métaphorique. Il y a de l'absurde en Kubrick, comme Magritte qui faisait la peinture extrêmement figurative d'une pipe (l'objet, que l'on s'entende bien!) en l'intitulant « Ceci n'est pas une pipe ».


On n'éprouvera plus cette attente avide d'un nouveau film de Stanley Kubrick à découvrir en salles, comme le dit Tom Cruise dans « A life in pictures ». Les plus jeunes d'entre nous auront au moins eu la chance d'en faire l'expérience avec Eyes Wide Shut. Cette impression aussi, particulière, qui vous laisse presque perplexe et interloqué à la découverte de l'oeuvre. Puis elle vous revient, lancinante, obsédante, vous avez l'irrésistible envie de la revoir, de l'assimiler. Vous y retournez donc et vous avez l'impression de découvrir un autre film. C'est comme une boite de pandore.

Ce cinéaste est l'un des plus grands car on ne le connaît jamais vraiment, même quand on pense que c'est le cas. Il est des créateurs qui traversent votre vie, qui vous ont inspirés, de ceux qui vous ont éveillé à une forme d'art et à tout son potentiel. Stanley Kubrick est de ces grands artistes qui ont porté le cinéma dans une autre dimension et qui nous l'ont fait aimé, l'ont encré dans notre vie. Il est des oeuvres que l'on ne cessera jamais de revoir, des émerveillements qui ne se fanent pas et qui s'enrichissent sans cesse de nouvelles nuances, de détails qui n'étaient pas immédiatement perceptibles.


L'oeuvre même fixée continue d'évoluer à travers le regard que l'on porte sur elle.

Dossier rédigé par Nicolas Houguet
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