SORRY ANGEL... HEATH LEDGER Qui dit
The Dark Knight, dit
Heath Ledger, de son vrai nom Heathcliff Andrew Ledger, ange blond parti prématurément le 22 janvier dernier à l’âge de 28 ans, au moment où sa carrière commençait à prendre une envergure exceptionnelle. Son interprétation hallucinée et hallucinante du Joker impressionne – l’acteur réussissant le pas mince exploit de hanter les moments où il n'apparaît pas à l’écran, comme pour suggérer l’obsession mentale du terroriste dans la mégapole Gotham. La triste réalité des évènements a rattrapé le block-buster de
Christopher Nolan. Au lendemain de sa mort, la Warner affichait, décemment et sobrement, ces quelques mots sur le site officiel du film:
«Nous pleurons la perte d'un remarquable talent qui nous a quitté trop rapidement; et, la disparition d'un être extraordinaire qui sera grandement regretté.» Que dire de plus? So long, Heath.
PAR ROMAIN LE VERN
Ne pas se fier à sa carrure de rugbyman et à son visage angélique qui auraient dû le cantonner au registre anodin des minets inoffensifs : Heath Ledger était, dans la vie de tous les jours, un jeune homme loin, très loin, des étiquettes frivoles. Ses derniers longs métrages (pratiquement tous des drames psychologiques) en disaient long sur sa personnalité complexe jusqu’à The Dark Knight où Heath était littéralement possédé par son personnage machiavélique. A l’écran, il donne à sa folie une dimension surhumaine. Hors du plateau, l’acteur ne prenait même plus la peine de distinguer la fiction de la réalité. Il vivait le cinéma avec grande intensité et arborait de plus en plus ouvertement une tristesse qui le consumait du dedans. De sa filmographie, on retiendra ces rôles les plus sombres. On repense à lui quand on évoque le si subtil A l’ombre de la haine où à travers un personnage (pourtant secondaire) de fils frustré, il exprimait toute une gamme d’émotions ambivalentes. Où une brève scène de sexe, en opposition à celle longue et rédemptrice entre Billy Bob Thornton et Halle Berry, trahissait chez son caractère sa détestation de soi, sa honte familiale ou surtout sa souffrance de ne pas être aimé par son père. Confession déchirante avant de se donner la mort sous ses yeux. On se rappelle aussi le film qui l’a propulsé: Le secret de Brokeback Mountain où il incarnait ce Marlboro Man faussement robuste, bouleversé par un échange de regard et une étreinte inattendue, qui n’arrivait plus à rejoindre des rails sociaux et se lovait obsessionnellement dans les restes d’un passé impossible à oublier. C’est aussi grâce à ce film que Jake Gyllenhaal, son partenaire de jeu, a explosé des années après Donnie Darko.
Quitte à tomber dans le cliché qu'une telle tristesse appelle, l’annonce de la mort de Heath Ledger n’a pas empêché quelques cinéphiles de revenir des années en arrière, à l’époque de My Own Private Idaho, film culte de Gus Van Sant, dans lequel le regretté River Phoenix avait également noué sur le plateau et ailleurs des liens extrêmement intenses avec l’acteur Keanu Reeves – qui d’ailleurs, peut-être, n’en est jamais revenu. Pendant le tournage, Heath a rencontré celle qui est devenue sa femme, Michelle Williams et avec laquelle il a eu une petite fille, Mathilda, aujourd’hui âgée de deux ans. Jake Gyllenhaal est d’ailleurs son parrain. Avec le recul, il est hallucinant de voir à quel point la carrière de Heath Ledger a commencé sur des bases extrêmement légères (des sitcoms, des bluettes insignifiantes, des grosses productions) pour tendre vers plus de profondeur, de tristesse, de détresse dans des registres aussi diamétralement opposés que le cinéma d’auteur exigeant (au hasard, I'm Not There, de Todd Haynes) et finalement le blockbuster schizoïde (The Dark Knight, de Christopher Nolan). Entre ces deux extrémités, Heath réussissait à trouver un paradoxal équilibre. Un peu à la manière de Colin Farrell dont les choix d’acteur continuent d’être sous-estimés. C’est Heath qui incarne Bob Dylan prisonnier de sa vie conformiste. C’est lui qui hume les vêtements de son partenaire pour combler son absence insoutenable dans Le secret de Brokeback Mountain. C’est lui qui se cache sous des lunettes noires, ses cheveux longs cradingues, son arrogance de carapace et pratique le skate-board avec une clope au bec dans Les seigneurs de Dogtown. C’est lui qui se détruit physiquement et moralement dans le toujours inédit Candy. De plus en plus, il s’imposait comme une valeur australienne à Hollywood, un peu à la manière de celle qui a partagé sa vie, Naomi Watts, mise en avant grâce à David Lynch et son Mulholland Drive. Comme elle, il a toujours eu envie d’être comédien.
Elevé par papa Kim (ingénieur) et maman Sally (professeur de français d’origine écossaise), avec sa sœur aînée Catherine (dite Kate), Heath Ledger a commencé sa carrière d’acteur en Australie, sur les planches. Né à Perth, le jeune homme n’est alors âgé que de 10 ans. Et sa vie semble déjà placée sous le signe de la schizophrénie. Lycéen de Guildford Grammar, on le distingue comme acteur (il reçoit un prix de comédie et le poste de capitaine de la compagnie de théâtre baptisée la Globe Shakespeare Company) et sportif (il est gratifié de prix pour des récompenses en hockey sur gazon et obtient le poste de coordinateur de l'équipe de danse). C’est à 16 ans, une fois le diplôme en poche, qu’il décide de réaliser ses rêves et se rend à Sydney avec son meilleur ami, Trevor DiCarlo, pour tenter sa chance dans le cinéma. Il démarre alors dans des séries télévisées. Ses premiers fans le remarquent dans Sweat, un feuilleton pour adolescents (équivalent de Hartley cœurs à vif) où il campe sans broncher le rôle d’un cycliste gay dans une école pour élèves sportifs. Un directeur de casting s’intéresse à lui et lui propose de faire des débuts au cinéma dans Blackrock, de Steven Vidler, film australien à petit budget – et de faible facture – où il incarne un violeur. En 1999, il obtient son premier rôle principal dans Two hands, comédie polardeuse de Gregor Jordan. Ce n’est qu’après qu’il s’envole aux Etats-Unis pour percer à Hollywood. Le rêve devient réalité. Au départ, il s’illustre dans la série Roar qui relate le combat d’un Ecossais pour unir les clans de son pays afin de résister aux envahisseurs romains. Hélas, la série ne trouve pas son public et s’arrête après treize épisodes. Ses débuts dans le cinéma US ? 10 bonnes raisons de te larguer, une comédie romantique indolore et mièvre calibrée pour les adolescents où il donne la réplique à Julia Stiles. D’emblée, il est rangé dans la catégorie des beaux gosses ténébreux. Mais cela lui sert de tremplin pour se faire une place dans l’industrie Hollywoodienne. Notamment dans The Patriot: le chemin de la liberté, de Roland Emmerich.
Indépendamment de ce que l’on peut penser du film (et Dieu sait s’il y en aurait à dire), Heath y est remarquable, discret, dans l’ombre protectrice de Mel Gibson. Déjà, à l’époque, on apprécie sa capacité à donner une noblesse à des personnages secondaires qui d’ordinaire servent de faire-valoir aux vedettes. Et ce sera confirmé dans A l'ombre de la haine, où il est aussi – si ce n’est plus – déchirant que les autres acteurs dans un rôle ingrat. Le succès commercial de tonton Emmerich lui ouvre de nouvelles perspectives. Impressionné, Brian Helgeland lui confie le rôle principal de champion de tournois rock-star de Chevalier, boum costumée à thème médiéval qui ne se prend pas au sérieux et où on l’entonne We will Rock you, de Queen et Golden Years, de David Bowie. Ce qui tombe bien puisque son rêve de gosse, c’était de jouer en costumes. Mais ce n’est pas encore pour l’instant que Heath égratigne son image de jeune premier. La collaboration s’est si bien déroulée que Heath se perd une seconde fois chez le scénariste de L. A. Confidential dans Le Purificateur. On préfère oublier. C’est A l’ombre de la haine, de Marc Forster qui le sauve en lui donnant l’opportunité de s’exprimer, de marquer un tournant radical dans sa filmographie et de s’octroyer une place dans la cour des grands. Si les très académiques Frères du désert, où il donne la réplique à deux autres valeurs montantes (Wes Bentley, le voisin voyeur d’American Beauty qui trouvait de la poésie là où les autres ne la voyaient pas et Kate Hudson, la révélation de Presque célèbre), il retourne dans son pays natal pour tourner dans Ned Kelly (inédit en France) où il interprète le rôle éponyme du célèbre bandit Australien Ned Kelly, un chef de gang connu comme le Robin des Bois du bush. Il donne la réplique à Orlando Bloom, Geoffrey Rush et surtout Naomi Watts avec laquelle il noue une love affair.
A partir de là, Heath commence à être pris au sérieux et stimule des cinéastes prestigieux allant de Terry Gilliam – qui lui donne le rôle d’un des deux frères Grimm avec Matt Damon – à Catherine Hardwicke. Respectivement, ça donne Les frères Grimm, petite production de Gilliam partiellement sauvée par l’inventivité et l’enthousiasme de son auteur, et Les seigneurs de Dogtown, où Heath joue les Jim Morrison du skate-board. Ceux qui, jusque là le trouvaient insipide, commencent à s’intéresser à son cas. Le choc qui met tout le monde d’accord, c’est le bouleversant Secret de Brokeback Mountain, d’Ang Lee, sorti quelques mois après Les seigneurs de Dogtown. L'histoire sublime de deux hommes, un homme de main d'un ranch et un cowboy de rodéo, qui se rencontrent lors de l'été 1961 au Wyoming. Les deux hommes développeront une longue amitié qui se transformera en amour entrecoupée d'embrouilles, d'événements heureux et de tragédies. Une relation qui durera vingt ans dans une Amérique rurale et intolérante. Une histoire qui ne vieillira jamais et perdurera, au-delà de la vie et de la mort, de l’absence et des mots. Au bout de ces bobines, on est impressionné. Impressionné par l’élégance suprême de cet empire des sens qui en dit long par le simple pouvoir de la suggestion. Impressionné par cet aboutissement dans la carrière de Lee mais aussi cette confirmation des talents de Gyllenhaal et Ledger (qui murmure l’un des plus beaux I love you de l’histoire). Pour cela, il est nommé aux Oscar mais il est trop tôt encore pour célébrer sa prouesse. Les rôles deviennent plus en plus torturés, à son image. Toxicomane dans le film Candy, de Neil Armfield (toujours inédit dans les salles), il revient dans I’m not there, le bordel kaléidoscopique et si stimulant de Todd Haynes, où il incarne l’une des facettes les moins évidentes de Dylan. Peu étonnant d’ailleurs que la musique soit un domaine qui le passionne. Parallèlement à ses activités d’acteur, Ledger avait fondé une maison de disques avec Ben Harper et a réalisé des clips pour des artistes.
Maintenant, Heath est avec les anges. Pour toujours. Pour toujours et à jamais. Lors de son enterrement, c’est Cate Blanchett (remarquable dans I’m not there) qui a lu un texte poignant et c’est Ben Harper (son ami) qui a dédié un morceau à la fille qu’il a eu avec Michelle Williams. Avant de partir, Heath tournait The Imaginarium of Dr Parnassus, une seconde collaboration avec le maudit Terry Gilliam. Un rôle singulier qui appelait une nouvelle fois une performance surprenante. Au sommet de sa carrière? Oui, il l’était; et c’est ce qui rend sa disparition définitivement tragique. Allez le voir dans The Dark Knight pour mesurer l’étendue de son talent (que vous soupçonnez depuis longtemps). Une fois qu’il surgit à l’écran, on ne peut pas le quitter des yeux. Transcendé et transcendant, il irradie, fascine, comme si le diable en personne surgissait dans un désert anonyme. Ici, il lâche la bête qu’il a si longtemps contenue. La fureur même qu’il rentrait dans Le secret de Brokeback Mountain parce que le monde et le regard des autres ne le permettaient pas. C’est sûr, on n’oubliera pas cet été là. Et on ne l’oubliera pas, lui, avec la promesse fermement tenue de ne plus sous-estimer les acteurs faussement minets, névrosés à s’auto-détruire. Cowboy ou joker, rockeur skateur ou rockeur chevalier, il restera à tout jamais dans l’inconscient cinéphile. Heath Ledger repose désormais dans le cimetière de Karrakatta à Perth, sa ville natale, en Australie. Paix à son âme.