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LE SOMMAIRE DU DOSSIER

The Dark Knight : Dossier Ultime [page 4]

Par - publié le 12 février 2009 à 03h03 ,
MAJ le 25 septembre 2009 à 22h13 - 0 commentaire(s)




LE MYSTERE CHRISTOPHER NOLAN



Au-delà de ses influences (aussi bien le thriller paranoïaque US des années 70 que la noirceur audacieuse des comics), The Dark Knight remet sur le métier quelques obsessions tenaces de Christopher Nolan. De film en film, ce cinéaste construit des tours de magie aux rebondissements inattendus, aux constructions alambiquées et confronte des bases extrêmement classiques (souvent celles du film noir – personnages ambigus, enquête filandreuse, territoire urbain omniprésent) à une technicité de plus en plus poussée. Son second Batman est peut-être sa plus grande réussite – le tour de magie consiste ici à rendre invisible les fils du magicien. On est littéralement sous le choc pendant près de deux heures trente: Nolan est arrivé à concilier la forme (extrêmement travaillée) et le fond (extrêmement riche) avec une cohérence qu’il n’avait encore jamais atteinte. Le résultat? Immense. A l’image de ce réalisateur qui, en six films remarquables, a désormais les coudées franches pour poursuivre ses expérimentations Soderberghiennes en alternant why not les gros projets rassasiants et les petits films plus exigeants. De lui, plus que jamais, on attend beaucoup.

PAR ROMAIN LE VERN





The Dark Knight: succès critique et commercial sans précédent pour Christopher Nolan
Après Batman Begins, Christopher Nolan et Christian Bale ont plongé encore plus profond dans le tumulte de Gotham City. Ce qui les motive, ce n'est pas l'argent mais le défi artistique: se surpasser, transcender les attentes, refuser de reposer sur des lauriers. Pour le terrassant Dark Knight (qui justifie à lui seul tous les substantifs), ces deux-là sont soutenus par une équipe de choc: des nouveaux venus (Heath Ledger, phénoménal –doux euphémisme – en Joker qui hante mentalement tout le monde ou encore Maggie Gyllenhaal qui fait oublier la prestation discutable de Katie Holmes dans Batman Begins) et des fidèles (Jonathan Nolan, frère du réal, co-scénariste ou Michael Caine, toujours avide d'apprendre). Entre les deux épisodes de Batman, les deux Nolan, Christian Bale et Michael Caine ont succombé à l’énigme du Prestige, pause ludique où les notions de dualité et de magie étaient savamment explorées et annonçaient la tonalité encore plus schizoïde de The Dark Knight qui ne peut être résumé à un simple divertissement. C’est plus, tellement plus que ça. Depuis sa sortie US, ce second Batman signé Nolan et produit par Warner / DC Comics ne cesse de faire parler de lui. Quitte à faire de l’ombre aux autres productions actuelles. Il faut dire que sa qualité – indiscutable – ridiculise toute forme de concurrence cet été (et certainement cette année). Pour commencer, The Dark Knight a réalisé le meilleur démarrage de tous les temps devançant ainsi le Spider-man 3, de Sam Raimi. D’ailleurs le premier jour fut carrément exceptionnel (plus de 67 millions de dollars, là où Batman Begins n’avait engrangé que 48 millions sur trois jours!).


Ce succès colossal peut s’analyser de différentes façons et pas seulement par l’attrait massif des fans du super-héros torturé, rassurés par la renaissance d’une franchise et un premier volet signé Nolan qui posait avec une complexité inouïe de nouvelles bases, aux antipodes du block-buster aux coutumes Hollywoodiennes. A dire vrai, The Dark Knight a les arguments pour fédérer un public dense: il peut séduire les cinéphiles aficionados de Nolan qui le suivent depuis son premier Following comme ceux (et celles) qui ont été ému(e)s par la malheureuse disparition de Heath Ledger. Par ailleurs, la diffusion du film dans des salles Imax (The Dark Knight possédant six scènes entièrement filmées avec des caméras Imax) a renforcé la curiosité. Logiquement, le phénomène The Dark Knight devrait se répercuter sur une échelle internationale dans les semaines à venir. On verra les conséquences de cette Batmania incessamment sous peu. En attendant, préparez-vous à un double choc: esthétique et narratif. Le moins que l’on puisse dire, c’est que beaucoup de comparaisons surabondent pendant le visionnage de The Dark Knight pour qualifier le travail titanesque de Christopher Nolan (l’éventail peut s’étendre de Don Siegel à Michael Mann); et ce n’est pas un hasard. Bien loin de se résumer à un simple film de super-héros dont il atteint sans peine les sommets avec dans un genre diamétralement opposé le successful Incassable, de M. Night Shyamalan, il s’agit avant tout d’un immense polar nerveux et tragique, aux accents opératiques, qui brasse une foule de destins individuels pour prendre le pouls d’une cité désaffectée, tiraillée entre son obsession sécuritaire (la dimension paranoïaque traitée dans des classiques comme Klute, de Pakula ou Taxi Driver, de Scorsese avec laquelle des films récents comme Zodiac, de Fincher, essayent de renouer) et menace terroriste imminente (parabole post-11 septembre déjà dans Batman Begins). Voilà pourquoi au-delà de ses oripeaux ludiques, The Dark Knight revêt des abîmes existentiels et politiques qui en disent long sur un monde contemporain, à deux doigts de l’apocalypse. Parallèlement, des degrés de lecture supplémentaires viennent se greffer à l’acuité du discours. L’univers urbain interlope de Gotham City (personnage malade à part entière du film, comme s’il était ausculté en anesthésie) devient un reflet de la psychologie déréglée du super-héros Batman mais aussi des autres personnages tous confrontés à leur existence schizophrène. Au niveau de la technique, les progrès sont considérables dans la gestion des effets illustratifs.



Les scènes d’action très maîtrisées avec un sens aigu de l’espace ont été tournées par la grâce des caméras IMAX justifiant le visionnage dans les conditions optimales d’une grande salle de cinéma. L'utilisation de cette technique a des avantages mais aussi des inconvénients. Pour Nolan, le souci venait du bruit émis par le mécanisme des caméras qui ne peut pas être camouflé par le caisson d’insonorisation comme pour d’autres caméras. La lentille est si large que lorsqu’il filmait une conversation, le bruit risquait toujours d’obstruer les dialogues. Mais il faut profiter de Dark Knight pour ce qu’il est aussi. A savoir un nouveau classique instantané propulsé par Christopher Nolan, apprécié des cinéphiles depuis Memento, voire son brouillon Following. Depuis ses débuts, il démontre une aisance pour concilier les films à gros budgets et les productions plus indépendantes. Selon lui, c’est la meilleure de trouver un équilibre cohérent dans une industrie où les tentations médiocres pullulent comme la peste. Cette intégrité se répercute dans tous ses films. Ainsi, entre les deux Batman, il a réalisé The Prestige, "petit film" incroyable avec lequel il s’est offert quelques plaisirs coupables (donner un second rôle méconnaissable – celui de Nikolai Tesla, personnage historique et rival d’Edison en son temps – à David Bowie en totale discrétion) sans changer de grammaire cinématographique. Impressionnant d’ailleurs de constater le nombre de points communs entre tous les films de Nolan, ne serait-ce que sur un plan purement thématique (la dualité, la culpabilité, l’obsession, le pouvoir, la manipulation, la schizophrénie, la quête identitaire, la frontière ténue entre le bien et le mal). A l’écran, cela donne le vampirisme moral de Following; l’amnésie qui empêchait Guy Pearce de connaître son réel moi dans Memento; la déréliction morale d’un flic dans Insomnia; la schizophrénie du super-héros dans Batman Begins. A chaque fois, de véritables astuces de mise en scène et surtout de montage pour recréer des univers mentaux, intérieurs. Dans The Dark Knight, comme dans tous ses précédents longs métrages, Nolan respecte les règles du film noir en soumettant la mécanique événementielle de l’intrigue à l’intériorité agitée des personnages. Dans Following, il fréquentait déjà ce registre avec moins de moyens. On y voyait un romancier filer des inconnus pour stimuler son inspiration. Jusqu'au jour ou l'un d'eux, cambrioleur professionnel, l'entraîne dans ses combines et finit par le transformer en double paumé dans ses habitudes.



La notion de double – souvent maléfique car destructeur – taraude Christopher Nolan qui travaille souvent les scenarii avec son frère Jonathan (son double?). On peut voir ça dans Following (l’écrivain s’habille et se comporte comme le voleur); Insomnia (le flic Pacino écrasé par la culpabilité et le meurtrier humanisé Williams); ou encore The Prestige (le secret du personnage de Christian Bale). Tout en soulignant la collaboration très fusionnelle qui l’unit à son frère, Christopher Nolan répète souvent à ce sujet qu’il ne s’agit pas vraiment d’écrire un script à quatre. Pour la simple et bonne raison qu'ils ne s’attellent jamais au script en même temps. A chaque fois, Chris et John tentent de se mettre à la place du public en adoptant un point de vue neutre. Les films de Nolan sont construits comme des quêtes identitaires où des personnages confrontés à des événements éprouvants en apprennent beaucoup sur ce qu’ils ont été, sont ou vont devenir. A ce niveau, impossible de faire plus tordu et complexe que Memento où la recherche d’une identité est cinématographiquement traduite par une utilisation redoutable du montage (en littérature, on avait vu ça dans Betrayal, de Harold Pinter ou encore La flèche du temps, de Martin Amis, où l'on suit la vie d'un individu énigmatique du dernier à son premier souffle). Dans les faits, l’amnésique Leonard Shelby (Guy Pearce) traque l'homme qui a assassiné sa femme pour se venger. Bien qu'il puisse se souvenir de détails de son passé, il est incapable de savoir ce qu'il a fait dans le quart d'heure précédent, où il se trouve, où il va et pourquoi. Pour ne jamais perdre son objectif de vue, il a structuré sa vie à l'aide de fiches, de notes, de photos, de tatouages sur le corps. C'est ce qui l'aide à garder contact avec sa mission, à retenir les informations et à garder une trace, une notion de l'espace et du temps. A l’arrivée, on ne comprend le pourquoi du comment que lors de la résolution finale. Dans Le Prestige, le spectateur a également droit à une explication en bout de parcours. Que l'on se rassure: les films de Nolan ne reposent pas que sur leur coup de théâtre mais sur la manière dont ils conduisent vers ce coup de théâtre, invitant à des visions répétées. Au risque de devenir fou. En d’autres termes, ce sont des tours de magie pour les cinéphiles pervers qui doivent à chaque fois trouver la clef du mystère. C’est extrêmement parlant dans The Prestige qui peut être vu comme une mise en abyme du cinéma de Nolan en partant sur le principe que le cinéma, à ses débuts, faisait régulièrement appel à la magie. Il est connu que dans les films de Meliès ou même d’Orson Welles, les effets étaient le plus souvent réalisés par des magiciens. Aujourd’hui, même si la technique évolue, la tension née d’un effet répond au même mécanisme que pour un tour de magie: soit l’effet est invisible, simplement destiné à aider le réalisateur; soit il est au contraire une véritable attraction au cœur du film, vouée à impressionner le spectateur. C’est très similaire pour un tour de magie, qui peut tromper l’assistance ou au contraire l’éblouir. De la même façon, le public du cinéma, comme celui de l’illusionniste, vient au spectacle en sachant qu’il va être dupé, et en le souhaitant. Ainsi, ne pas s'étonner de la présence de Michael Caine qui évoque l’ombre d’un certain Mankiewicz et de son diabolique Limier, film culte de Nolan. Sans doute pour sa capacité à berner à plusieurs reprises; ce qui est aussi l’objectif du retors Nolan.



Sans surprise, la manipulation se révèle l'un de ses thèmes de prédilection. Il le ressasse comme une obsession; ce qui va de pair puisque l'obsession contamine son cinéma. Dans The Dark Knight, le Joker manipule toute une ville et provoque l’impuissance de Batman coincé entre le désir de réparateur de tords et la nécessité de passer le relais à la justice. Se pose alors d’autres questions sur le pouvoir et l’autorité. Au sujet de la prestation de Heath Ledger en démurge maléfique, Nolan conscient d’avoir trouvé son antihéros idéal confesse: «Revoir Heath chaque jour du montage de The Dark Knight a été éprouvant. Je reste reconnaissant et chanceux d’avoir eu cette performance de sa part. Sur le tournage, il m’a fait confiance. Et c’est cette confiance qui m’a aidé à surmonter les évènements tragiques. En réalité, sa prestation est tellement iconique pour qu’on s’habitue à la distanciation. On ne voit pas Heath Ledger à l’écran, on voit le Joker. Je suis très fier du travail qu’il a fourni pour le film et je suis assez excité à l’idée de le montrer aux gens. Ils vont être éblouis.» Déjà, dans Following et Memento, les protagonistes étaient pris dans des écheveaux manipulateurs et devaient affronter des individus louches. Dans Insomnia, produit en apparence plus conventionnel, Nolan surprend : la résolution de l'intrigue n'est pas l'attrait majeur du film. Nous connaissons d'ailleurs très vite la vérité sur toute l’histoire. Ce qui est intéressant, c'est de voir comment les personnages vont s'y prendre pour la modifier et accessoirement rendre les choses moins évidentes qu'elles ne le sont. Si Insomnia séduisait à ce point et affirmait que Nolan pouvait se démerder aux commandes d’une production plus onéreuse, c’était pour le scénario transcendé en or Hitchcockien qui refusait le cynisme au second degré tout comme le manichéisme de base (le sempiternel combat du flic vertueux contre le méchant serial-killer). Qui ne racontait pas la lutte du bien contre le mal mais une histoire sordide de compromis, de pacte entre ces deux extrêmes. Dans The Dark Knight, on retrouve la même opposition ambiguë, entre Batman et Le Joker. Deux figures qui respectivement incarnent le bien et le mal et qui en réalité brouillent ces données hâtives: Batman est taraudé par des pulsions sombres et inavouables liées à son enfance, tandis que le Joker passe presque pour le seul personnage honnête avec lui-même, vivant sans complexe sa monstruosité grassement assumée.



A chaque fois, la fascination pour le mal de Nolan l’emporte sur tout. Comme Pacino se laisse bouffer par Williams dans Insomnia; comme Jackman se laisse bouffer par Bale dans Le prestige, Batman se laisse bouffer par le Joker dans The Dark Knight dans un dédale en ébullition où les doubles, les jumeaux ou les meilleurs ennemis – membres d’une même famille fâchée – se loupent fatalement. Il y a du Joker chez Batman et du Batman chez Le Joker, aussi paradoxal que cela puisse paraître. Une fascination aussi, entre eux, entre l'humanité du monstre et la monstruosité de l'humain. Le dernier point que l’on a oublié de dire au sujet du cinéma de Nolan, c’est finalement de louer ce romantisme-là: larvé et interdit, toujours lié à la transgression.


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