35 ans après le film choc de Peter Watkins,
Punishment Park,
The Road to Guantánamo dénonce à son tour l’inhumanité du pouvoir américain contre les “ennemis” de son pays... S’inspirant des manifestations contre la politique de Nixon au Viet Nam, le film de Watkins montrait la déportation, les interrogatoires et la maltraitance d’opposants pacifistes dans un camp en plein désert. Cette pure fiction avait déjà impressionné à l’époque. Elle impressionne toujours aujourd’hui, d’autant que les méthodes des militaires restituées dans le film de Winterbottom restent étrangement similaires.
Mais contrairement à Watkins, Winterbottom s’est inspiré du vrai parcours de trois jeunes Anglais d’origine pakistanaise, des camps de prisonniers Afghans jusqu’à Guantánamo. Pour interpréter Ruhel, Shafiq et Asif, il a fait appel à des comédiens débutants. Ce choix favorise l’approche documentaire de ce film, des acteurs déjà connus du public en auraient sans doute faussé la réalité. Le cinéma de Michael Winterbottom pourrait se définir en deux mots : prolixité et éclectisme. Ce cinéaste britannique, insaisissable et passionnant, a musardé dans tous les registres qui soient (western, comédie, tragédie, docu-fiction…), en faisant à chaque fois montre d’une originalité dans le traitement de ses sujets. Avec
The Road to Guantanamo, opus originellement prévu pour la télé, intense plongée dans un chaos délétère, il impose la marque d’un cinéaste fâché avec les conventions qui aime à zigzaguer entre les tendances, sans demi-mesure. Une réussite majeure de monsieur Winterbottom, un cinéaste qu'on vous supplie de découvrir.
REALISATEUR PRECOCE ET BOULIMIQUEIl y a du bon dans le cinéma de Michael Winterbottom, voire même du très bon, comme parfois du moins bon. A chaque fois, il y a la marque d’un auteur qui affiche explicitement un mépris souverain envers les étiquettes. Son objectif ? Faire le maximum de films qui ne se ressemblent pas. Avec le recul, il est difficile de trouver des points communs entre
I Want You et
Road to Guantanamo ;
24 hour party people et
Code 46... Mais c’est précisément ça qui est séduisant chez lui : sa propension à ne pas réutiliser cinquante fois les mêmes ficelles et à annihiler toute forme de prévisibilité. Lorsqu’il était tout jeune, c’est-à-dire dans les années 60, Michael, qui avait alors la quarantaine bien entamée, avait la chance d’avoir des parents tolérants - ou inconscients - (une mère institutrice et un père employé chez Philips) qui le laissaient passer des heures devant la télévision. Avec tous les films qu’il a ingurgités, il a fini par acquérir une culture cinéphile robuste et vaste qui fera naître en lui la passion pour le septième art. La vingtaine, Michael passe une licence de lettres à Oxford en même temps qu’il fréquente de plus en plus sérieusement les ciné-clubs du coin, et s’envole pour Bristol où il étudie le cinéma sous toutes formes.

Petit à petit, le cinéaste s’infiltre doucement mais sûrement dans le milieu en commençant au début des années 80 par la case «télévision» (Thames TV), en tant que monteur pour des téléfilms. Progressivement, il devient documentaliste et signe deux portraits sur le cinéaste Ingmar Bergman (
The Magic Lantern, et
Ingmar Bergman : The Director). A l’époque, Bergman se dit très satisfait du travail de Michael. C’est alors qu’il est embauché pour mettre en scène des petits téléfilms (
Time Riders,
Love Lies Bleeding) aux sujets divers et variés, pour la plupart tous encore inédits dans l’Hexagone. Le moins que l’on puisse en dire, c’est que les intrigues étaient très différentes les unes des autres et appuyaient déjà l’originalité de l’artiste. En écho, les conditions du tournage étaient même parfois acrobatiques. Par exemple, sur
Under The Sun en 1992, qui racontait le parcours d’une jeune femme opiniâtre dont la seule ambition était de faire le tour du monde, le scénario fut écrit au fur et à mesure que le tournage se déroulait. En 1994, Winterbottom se fait remarquer avec
Family, un feuilleton en quatre épisodes sur une famille de Dublin avec lequel il obtint de nombreux prix. Grâce à cela, le cinéaste passe un cap et fonde, avec son associé Andrew Eaton, la société de production «Revolution Film».
Un an plus tard, il signe son premier long métrage :
Butterfly Kiss, un drôle de
road-movie dont le seul cadre est une autoroute et le McGuffin, l’hymne de foot britannique. A l’époque, les critiques décrivent le film comme une sorte de
Thelma et Louise sous acide. Ce n’est pas faux : la rencontre de ces deux femmes différentes (la coincée et la dévergondée) fonctionne parfaitement d’autant qu’elle est mise en valeur par deux excellentes actrices, Amanda Plummer et Saskia Reeves qui révèlent alors un penchant étonnant pour incarner les grognasses en furie. Bien qu’imparfait, le résultat, au budget très économique (tourné pour 400 000£), annonce toutefois la naissance - parmi les grands - d’un cinéaste qui a le bon goût de court-circuiter les us d’un cinéma britannique trop embourbé dans les lieux communs. Ça fait du bien.