Il aura fallu quarante-cinq ans pour découvrir un diamant noir d’un réalisateur américain tombé dans l’oubli et dont paradoxalement tout le monde a déjà vu au moins une fois le travail. Pour son premier film, Allen Baron signe en 1961
Blast of silence (en VO), un film noir inédit en France et qui est sorti sur nos écrans l'été dernier sous le nom de
Baby boy Frankie. Film atypique aux partis pris esthétiques aussi fascinants que déroutants,
Blast of silence est un diamant noir un peu brut, mal taillé, mais dont les impuretés en font l’unicité et toute la valeur. Pourtant ce premier cri qu’est
Blast of silence, littéralement
Explosion de silence, ne sera suivi que de quatre autres opus, un toutes les décennies, et Allen Baron ne se fera connaître que dans l’anonymat des réalisations de séries télé : regardez bien les génériques des séries cultes des années 70 et 80 (
La Croisière s’amuse, Drôles de dames, L’île fantastique, Sheriff fais-moi peur...), vous verrez apparaître ce nom que l’on n’a jamais prononcé, et qui explose aujourd’hui en écho dans
Blast of silence au scénario, à la réalisation et en tant qu’acteur principal. Ironie tragique,
Blast of silence c’est un peu toute la vie de Baron.
«
Baby boy » Frankie Bono, un tueur à gages retiré des affaires depuis quelques temps, débarque à New York pour remplir un dernier contrat : l’assassinat d’un gangster de seconde zone. Solitaire, il évite tout contact pour accomplir sa tâche avec professionnalisme. Mais la rencontre fortuite d’un de ses anciens amis de l’orphelinat va le perturber dans son entreprise.
Blast of silence commence par une scène d’anthologie qui préfigure d’emblée la singularité du film. Sur fond d’écran noir où une tache lumineuse vacille follement en grandissant, une voix off évoque dans un fracas de percussions et de cuivres la naissance douloureuse de Frankie Bono, illustrée d’un cri de femme et de pleurs de bébé. Sur le mode du souvenir mais en commentaire des images du présent, cette voix off, plaintive et injonctive à la fois, subjective mais omnisciente, conscience envahissante du tumulte intérieur du personnage en même temps que regard extérieur critique symbolisé par le tutoiement, constitue cet aspect brut, rebutant et fascinant du film, impureté inscrite au coeur du joyau de ces plans magnifiquement composés et qui en réfracte dans un style peu commun tout l’éclat. Interrompant une musique tonitruante marquant souvent l’explosion de violence physique ou mentale de Frankie Bono, ces pérégrinations mentales qui accompagnent les déambulations du tueur dans un New York hivernal sublimement filmé, renvoient aussi à son chaos intérieur, entre passé douloureux et sentiments angoissés du présent, chaos qui laisse rarement la place au silence ou au dialogue.

Assourdi par cette voix off entêtante et par la musique débridée et excessive, le tueur, comme le spectateur, éprouve cette incessante litanie de conseils, de reproches, de souvenirs, rendant sensible le tumulte intérieur par ce trop plein sonore et son aspect obsessionnel par la répétition des injonctions. Tueur à gages miné par ses angoisses existentielles, la traque de Frankie ne peut se terminer que de manière tragique, condamné par cette conscience supérieure qui semble à la fois le diriger implacablement vers son destin et en déplorer la fatalité. Le sentiment de solitude, d’impuissance désespérée et de destinée tragique confère alors à
Blast of silence ses plus beaux atours de film noir.
Pour autant, ce ne sont pas tant les sentiments exprimés par la voix off qui stupéfient que son caractère schizophrénique évoquant à la fois une dualité interne et externe au personnage comme au film. Exprimant la conscience intime de « Baby boy » Frankie, la voix off se présente aussi comme un double extérieur du tueur, le conseillant, le blâmant ou l’excusant, dans une mise à distance signifiée par le tutoiement et renvoyant peut-être au surmoi, à l’hallucination auditive d’un père manquant, à une voix d’outre-tombe, voire à Dieu.

Cette voix off se dédouble aussi une nouvelle fois du personnage joué par Allen Baron parce qu’elle est assénée par Lionel Stander, le serviteur Max de la série Pour l’amour du risque (entre autres), alors que lui parle avec sa propre voix dans les dialogues, mettant en exergue ce sentiment déroutant d’identité à cause de l’intimité de la conscience et d’altérité à cause de ce doublage par un autre comédien. Ce sentiment schizophrénique se renforce d’ailleurs quand la voix off devient un narrateur omniscient, sortant de la narration propre du récit, pour anticiper l’histoire, prendre à son compte un dialogue entre Frankie et son ami d’enfance alors qu’ils se parlent à l’écran, ou commenter les images du film. Se confondant avec le réalisateur censé raconter l’histoire, la voix off renvoie alors directement à Allen Baron, mais là encore se substitue à lui dans une dualité d’autant plus troublante que le réalisateur est présent devant et derrière la caméra.
A ce titre,
Blast of silence dévoile aussi quelques facettes resplendissantes grâce à un esthétisme très prononcé, notamment dans les plans larges, et de belles séquences au montage percutant et efficace, comme pour le meurtre de Larry Tucker ou la séquence finale filmée à Long Island en 1960 lors d’un ouragan. Les travellings dans un New York hivernal ne sont pas les moins élégants, et font peut-être partie des raisons pour lesquelles Martin Scorsese dit de ce film qu’il est un de ses films préférés sur New York. A la fois auteur démultiplié de son propre film et personnage conduit à une destinée tragique, Allen Baron signe avec
Blast of silence un bon petit film noir schizophrène et fascinant dans lequel on pourrait lire son propre destin, celui d’une explosion silencieuse. Diamant noir dont les impuretés en forment les qualités comme les défauts,
Blast of silence mérite que son éclat si particulier soit enfin mis dans la lumière.
Sorti hier dans les bacs, retrouvez le test complet de
Baby Boy Frankie ci-dessous :