« Je l’ai rencontré grâce à Dan Sasson, le scénariste du Plaisir et ses petits tracas et nous avons depuis toujours travaillé ensemble. Il est en fait un de mes premiers collaborateurs. Je lui raconte mes histoires avant même l’écriture du scénario, il rebondit, me propose des musiques que je diffuse parfois sur les tournages. Histoire de donner aux acteurs et techniciens le tempo de la scène. La musique de Nicolas me paraît vraiment atypique, il émane de ses mélodies une originalité qui me plaît et me permet en tous les cas d’échapper à des mélodies plus agressives ou conventionnelles. »Nicolas BoukhriefNicolas Baby possède un parcours artistique assez incroyable: il a commencé la musique et l'art dramatique en même temps, au lycée. Mais à défaut de continuer le métier d'acteur (une expérience - notamment avec Patrice Chéreau -qu'il ne regrette pas mais dont il conserve des marques), Nicolas n'a pas oublié d'être musicien. A la fin des années 80, il fonde avec Marco Prince le groupe FFF (Fédération française de funk) qui fait beaucoup parler de lui dès son premier album (
Blast Culture) et lors de ses représentations péchues sur scène. En France comme ailleurs. En mettant un terme à l'aventure en 2001, il s'est désormais spécialisé dans la musique de film. Avec Nicolas Boukhrief, il a noué une relation de complicité mutuelle en travaillant sur ses trois derniers longs métrages:
Le plaisir (et ses petits tracas);
Le convoyeur; et
Cortex. Et comme Boukhrief aime à s'entourer d'une équipe robuste, il s'occupera de mettre en musique
Gardien de l'ordre.
Comment avez-vous rencontrés Nicolas Boukhrief? Nous nous sommes rencontrés par l’intermédiaire d’un ami scénariste, Dan Sasson, que nous avons en commun. A l’époque, j’avais mon propre label qui s’appelait "Transmut". Et j’avais sorti une collection de quatre vinyles de remix du groupe dont je faisais partie. Le résultat était essentiellement branché musique électronique. Ces disques ont atterri chez Nicolas qui était fan d'électro. A l’époque, j'avais vu
Va Mourire sans le connaître. Il était en train d’écrire
Le plaisir (et ses petits tracas) et c'ets à partir de ce film que tout a commencé...
Il connaissait votre travail avec FFF?Je crois. Il avait essentiellement vu les concerts que nous avions fait. FFF n’était pas spécialisé dans l’électro. Mis à part peut-être à la fin d’FFF. Sur scène, on variait les genres, on se lançait parfois dans l'electro-rock. J’ai arrêté le groupe en 2001, je me suis concentré sur d’autres choses, j’ai stoppé mon label, j'ai tourné la page. Mais j’ai toujours été à fond dans les samplers et les machines depuis les années 80. A l’époque, je faisais partie d’un groupe qui s’appelait Kaktus avec Docteur L. Parallèlement, je démarrais FFF avec Marco Prince. J’avais trippé le hip-hop avant que Docteur L. rejoigne Assassins avec un mec qui s’appelle Mickey Mosman. Il reste connu pour avoir fondé le groupe Democrates T. après. On avait monté un premier groupe qui s’appelait Alarm et on avait fait un titre pour la compilation Rap Attitude. Déjà, je m’intéressais aux samples. L'aventure de FFF m'a permis d'apprendre des tonnes de choses à ce niveau. Le groupe ne serait pas ce qu'il est sans les voyages, les festivals comme Glastonbury où j'ai assisté à des raves hallucinantes. Petit à petit, pendant ces années-là, je commençais à m’immerger dans la musique électronique. Je participais de plus en plus activement à des teknivals sur Paris. Prakash a été l’un des premiers à monter des raves sauvages branchées sur des chantiers comme ceux de l’Opéra de la Bastille ou de la Défense, dans des parkings ou des entrepôts désaffectés. Des trucs de fous qui attiraient beaucoup de monde.

Parallèlement à FFF, vous avez donc connu la naissance de l’électro en France.Au bout des années 90, c’était l’avènement. Pour composer, il fallait savoir comment fonctionnait la composition musicale sur un ordinateur. Il fallait connaître les synthés, les machines externes. Le disque n’était pas encore au point et n’avait qu’une piste. C’était lourd et gourmand mais c’était quand même l’apogée du format MIDI. Il fallait des générateurs de sons externes… Bref, ce n’était pas évident de s’immerger dans cette culture. Depuis 2000, tu ouvres un ordinateur, tu peux créer ta propre musique. Le sample par exemple a ouvert des milliards de groupes. Le hip-hop est quasiment né grâce au sample. Je me suis rendu compte avec la création de MySpace, que les groupes débarquent de manière exponentielle. Souvent grâce à l’image. N’importe quel monteur au cinéma sait manipuler le son, sans nécessairement le savoir.
Sur le net, je vais sur les radios du monde entier. Tu peux écouter la radio en Chine, en Thaïlande, en Australie et tu découvres des groupes hallucinants. Dans les années 90, il y avait l’espoir d’une nouvelle scène française mais qui a été contrariée par le business des maisons de disque. Aujourd’hui, ce sont les mêmes qui essayent de verrouiller Internet. Il n’y a plus aucun espace de liberté pour ces petits groupes. Depuis la fin des années 90, on a des représentants de la French Touch mais on les compte finalement sur les doigts de la main. L’exemple que tout le monde cite, ce sont les Daft Punk. A l'étranger, il y a les Prodigy et, encore avant, Alan Vega. La musique ressemble à un alphabet qui offre un nombre hallucinant de combinaisons à partir d’une ligne de boîte à rythmes. Pour revenir au
Plaisir (et ses petits tracas), ce fut ma première participation à une bande-son de long métrage. Autant le film s’est ramassé; autant l’aventure humaine – et je pense surtout pour Nicolas – a été impressionnante. La plupart du temps, je participe à l'étape du mixage du film pour la musique.
Comment travaillez-vous la musique de ses films?La composition de la bande-son a été travaillée de manière différente sur chaque film. Nicolas écoute parfois de la musique au moment où il écrit ses scénarios. Souvent des trucs que je lui file et qu’il garde dans le film. Sur
Le Convoyeur, j’avais produit plus de matière qu’il n’en fallait et je l’ai apportée au montage pour qu’il l’utilise. Il essayait de la placer comme si lui aussi composait la musique à son tour. Pour
Cortex, j’ai plus fait de la musique "sur" l’image. Pour telle scène ou tel moment, on savait quelle musique fallait utiliser. L’équipe utilisait cette musique dans un casque pendant le tournage, c’était soit de mes compos soit des morceaux d’Aphex Twin ou de Brian Eno. De film en film, il n’y a pas de règles pré-établies. Mais je préfère composer la musique avant le tournage. Je sais que le tournage du prochain a lieu dans six mois et je vais déjà commencer à écrire au mois de septembre. Je pourrais lui faire la bande-son de son film juste en lisant le scénario. Ça me donne en plus une vraie liberté de création et Nicolas me fait totalement confiance. Pour le prochain, je sais déjà que la tonalité sera plus agressive que d’habitude, "à l’américaine".
Le cinéma et la musique sont deux éléments indissociables? Pour moi, oui. Je ne peux pas m'imaginer le cinéma sans musique. Chez Kubrick, la fusion est totale, presque orgasmique. Et tous mes souvenirs marquants de cinéma sont intrinséquement liés à la musique. Par exemple, j'adore Roman Polanski. Je m'endors devant
La neuvième porte mais je ne peux pas m'empêcher de le revoir à chaque fois juste pour écouter la bande-son. Au cinéma, j’adore les scènes qui se déroulent dans les clubs, les boîtes de nuit. Par exemple le début de
Miami Vice ou la grande scène de fusillade dans
Collateral. Ça me fait frissonner direct. J'adore Michael Mann depuis ses débuts. Je suis très client, en particulier de
Manhunter. Si je devais citer un film qui m'a récemment marqué au cinéma, je répondrais:
Le nouveau monde, de Terrence Malick.
Propos recueillis par Romain Le Vern