Par - publié le 04 janvier 2008 à 16h05 ,
MAJ le 25 septembre 2009 à 12h17 - 0 commentaire(s)
Des années avant Michel Gondry et son Eternal Sunshine of the Spotless Mind, Alain Resnais réalisait Je t’aime, je t’aime et racontait la même histoire d’amour sans fin qui tient sur le fil du souvenir évanescent. On y voit le même homme malheureux en amour (Claude Rich à la place de Jim Carrey) qui assiste à une expérience hors du commun lui permettant de revivre une minute de son passé. En exploitant la machine à remonter le temps, cette œuvre de science-fiction made in France raconte - sur un mode expérimental et novateur pour l'époque - la lutte d’un homme pour sauver les restes de sa mémoire. Elle pose incidemment une question universelle: faut-il éternellement vivre avec les fantômes d'amour? Ce poème proche de l'écriture automatique, nourri de ces images sorties de l’inconscient collectif, donne à voir et à réfléchir sur les blessures du cœur, les ravages du temps et ce fichu espoir sans cesse renouvelé de revenir en arrière pour tout effacer et recommencer à zéro. C'est un événement enfin disponible en zone 2.


Méconnu et pourtant essentiel, Je t’aime, je t’aime fait partie avec quelques bizarreries comme Maîtresse, de Barbet Schroeder, de cette liste rouge des vilains petits canards français. De ces films opaques qui ont fini par connaître plus d’engouement à l’étranger que dans leurs pays d'origine. Sans doute parce que la forme extrêmement moderne ne convenait pas aux conventions de l’époque (souvenez-vous du trip expérimental de La prisonnière, de Henri Georges Clouzot, naguère incompris, aujourd'hui célébré). C'est pourtant une œuvre culte et remarquable d’intuition qui a inspiré et continue d’inspirer des générations entières de cinéastes. Ne serait-ce que pour sa capacité à retranscrire ce sentiment inexorable de perte, le trouble identitaire, l'agitation mentale et la sensation de manque provoquée par la fin d’une relation amoureuse. Sa structure proche du kaléidoscope y contribue sans doute pour beaucoup. Dans la filmographie de Resnais, Je t’aime, je t’aime n’est pas un cas isolé comme par exemple Black Moon, pour Louis Malle ou Alice ou la dernière fugue, pour Claude Chabrol mais une vraie continuité artistique. Tout d’abord, il s’agit de la cinquième collaboration scénaristique de Resnais avec un écrivain après Hiroshima, mon amour (Marguerite Duras); L’année dernière à Marienbad (Alain Robbe-Grillet); Muriel ou le temps d’un retour (Jean Cayrol) et La guerre est finie (Jorge Semprun). Ensuite, le récit contient tous les thèmes obsessionnels du cinéaste: la mémoire douloureuse, la réalité fuyante, le réveil mort, la paranoïa douce, l’impossibilité du couple, la femme mystérieuse. Tant de sujets déjà abordés ailleurs (prenez par exemple L’année dernière à Marienbad ou La guerre est finie). Enfin, Resnais exploite un procédé jusqu’à l’abstraction voire même à l’écoeurement. Dans le bon sens du terme.


Habilement, le cinéaste mélange les nappes temporelles (le passé, le présent et le futur antérieur) pour refléter la confusion mentale de son personnage principal (Claude Rich, agréablement dépassé par les événements). On peut faire un parallèle avec l’état de son cinéma: certains éléments de Je t’aime, je t’aime - comme la répétition maladive des situations – évoquent les précédentes dérives fantastiques de Resnais pour l’atmosphère cotonneuse, aérienne et mystérieuse oscillant entre rêve et réalité; d’autres – comme le passage inconscient d’un monde à l’autre – préfigurent des œuvres plus sobres et tardives comme L’amour à mort dans lequel il relate une histoire à la fois proche et éloignée où, comme l’indique le titre, l’amour est intrinsèquement lié à la mort. Film faussement mineur car film charnière qui marque un tournant dans sa carrière et sa représentation du fantastique, Je t’aime, je t’aime travaille la subjectivité au corps d'un personnage désabusé dont on comprend le désabusement uniquement à travers les souvenirs, racontés de manière parcellaire, à travers des flash-back. Tel quel, l'agencement relève du travail d’orfèvre et pousse le spectateur à reconstruire le puzzle tout seul comme un grand même s’il paraît plus facile de ne pas y voir de sens. David Lynch s’en est certainement souvenu pour la superposition des univers mentaux. Surtout pour Mulholland Drive, son oeuvre charnière à lui, dans laquelle une première partie – délimitée par la fameuse clef bleue – se situe après une seconde où de nouveaux personnages apparaissent et appartiennent au passé – les acteurs devenant eux-mêmes coincés dans une mise en abyme où ils sont amenés à jouer "un film dans le film": celui d’une représentation. Le même schéma que dans Lost Highway ou plus récemment INLAND EMPIRE. Mais s'il a recours à la mise en abyme, Resnais ne cherche pas tant à perdre le spectateur dans les méandres de son récit qu’à l’amener vers une forme d’empathie.


On le comprend au gré des images qui prennent comme dans une spirale: Claude, le personnage principal a eu envie de mettre fin à ses jours suite à une séparation douloureuse. Ayant loupé son suicide (ce qui peut laisser penser qu’il est peut-être dans les limbes), il sillonne une route et tombe sur un homme mystérieux (l'équivalent de l’homme en noir dans Lost Highway) qui lui propose de participer à une expérience scientifique de voyage dans le temps. Cette expérience est organisée dans une clinique belge froide comme la glace et quasi-fantasmée (impossible de trouver un endroit plus surréaliste). On lui laisse le choix de la période qu'il souhaite revivre, il opte pour celle où il était heureux. Une parenthèse idyllique sur une plage paradisiaque dans le Midi de la France. Lui avec son masque et son tuba. Sa copine (Olga-Georges Picot), allongée sur la plage abandonnée. Hélas, l’expérience provoque des effets secondaires: l’homme est rapidement contraint de revivre différentes époques de son passé. Sa vie défile, repasse en boucle et l’on assiste à tout. C’est là qu’intervient le talent de Resnais. Le montage de Albert Jurgenson obéit à l’illogisme des situations et n’hésite pas à repasser une même scène filmée sous un nouvel angle, avec des secondes supplémentaires pour la compléter jusqu’à ce qu’elle devienne compréhensible. L’image «bugue» au sens propre; et c’est à partir de là que le film, en mode pause, enroulé dans ses bobines, tire son impressionnante audace. Son impressionnante beauté aussi.




On a trop tendance à réduire Alain Resnais à un cinéaste cérébral, sagement rangé dans ses pantoufles, peu aventureux. Des inepties, bien entendu. Difficile en vérité de trouver créateur plus vif et inspiré – avec peut-être le très sous-estimé Alain Cavalier – capable de prendre autant de risques. Avec Je t’aime, je t’aime, application littérale de la «géométrie de l’impossible» chère à Jacques Sternberg, il pioche dans la culture anglo-saxonne en s’hasardant dans le domaine de la science-fiction, registre peu voire pas fréquenté dans l’Hexagone. A l’exception notable de Chris Marker, ami de Resnais, qui avait marqué les esprits avec La jetée, son chef-d’œuvre remodelé par Terry Gilliam pour L’armée des douze singes. Ici, la froideur obstétricale de la science s’oppose aux sentiments amoureux. Les concepts pseudo-philosophiques n'expliquent pas la puissance qui se dégage de l'expérience humaine. Les lignes de fuite ne sont que des instantanés dépressifs et déprimants. Claude est condamné à revivre intensément la même situation jusqu’à ce que sa raison s’épuise. Et ce n’est pas anodin s’il ressemble comme deux gouttes d’eau au cobaye Depardieu dans Mon oncle d’Amérique, qui traite aussi la question du libre-arbitre. Je t’aime, je t’aime, titre redondant et mnémotechnique - ce qui deviendra une coutume chez Resnais (L’amour à mort; Smoking/No Smoking) -, propose un parallèle entre le parcours du protagoniste et une souris de laboratoire qui tente de s’échapper de sa cage. C’est une évidence: Claude ressemble à Sisyphe. A la manière d’un homme qui pousse sa pierre et n’amasse pas mousse, il revoit les mêmes images sans pouvoir contrôler. C'est la perte totale de l'individu.


A l’époque, Resnais adorait s’entourer d’écrivains. C’est Chris Marker qui lui a conseillé de lire les romans de Jacques Sternberg, un écrivain belge toqué de cinéma qui paradoxalement détestait la littérature. A ce moment-là, Sternberg était las d’écrire des pavés et avouait une préférence pour les nouvelles. Les histoires étant plus courtes, facilitant une chute tragique et inattendue. De son côté, Resnais adhère à ce fonctionnement et s’avoue fasciné par les approches ardues. Par exemple, il adore les «temps morts» au cinéma. Les moments de suspension d’incrédulité. Ceux qui permettent de respirer entre deux battements trop intenses. De là est née l’idée de construire Je t’aime, je t’aime comme une succession de saynètes abruptes et absconses en ayant néanmoins comme dénominateur commun un fil conducteur. C'est devenu ce personnage de Claude dont on ressent les bouleversements sensoriels et avec lequel on revit les bouts de souvenirs éparpillés dans les tréfonds de son cerveau. La collaboration entre les deux artistes a été compliquée en raison de l’exigence de Resnais qui insistait pour discuter chaque ligne de dialogue, à la virgule près. Il a demandé de nombreuses réécritures, au point de désespérer Sternberg qui a pris très cher et n’a pas souhaité renouveler l’expérience du cinéma aussi vite que prévu. Cela ne l’a pas empêché de participer ensuite à un projet de Chris Marker (Loin du Viêt-nam) – réputé pour être tout aussi exigeant avec ses collaborateurs – où il s’est également cassé les dents et les neurones.


Cette anecdote démontre à quel point le résultat ne repose pas sur le hasard. L'expérience mentale risquée – sans les effets désagréables – était sciemment calculée et étudiée pour provoquer des réactions extrêmes. C’est d’autant plus stupéfiant qu’on a réellement l’impression de voir un film très libre. Illusion d’optique: Resnais maîtrise tout avec la même intensité. Au second degré, au-delà de la dénonciation presque politique de l’individu manipulé par des forces maléfiques et séduisantes, on peut ranger sans trop se mouiller ce Je t’aime, je t’aime dans la catégorie des «films purgatoires». En se demandant si Claude n’est pas déjà mort, s’il n'est pas en train de clamser ou de monter l’échelle de Jacob. Théoriquement, tout est envisageable car rien n’est tangible. On dit souvent qu’au moment de mourir, toutes les images de notre existence défilent en une fraction se seconde. N’est-ce pas finalement l’illustration de la mort? Sa propre mort? Celle de ses souvenirs? La découverte d’un tel objet – même maintenant – constitue une révélation. En même temps, il semblait prédisposer à la découverte tardive. Pour rappel, il devait être présenté au festival de Cannes en 1968, celui qui a été interrompu suite aux événements du mois de mai. Le film est sorti quelques mois plus tard dans les salles françaises dans l’anonymat le plus total. A cause de cet échec – qui a beaucoup torturé l’auteur –, Resnais est resté six ans sans tourner avant de rebondir sur Stavisky, proposé par Jean-Paul Belmondo. C’est tout le prix de cette histoire d’amour qui ne ressemble pas aux autres et semble construite comme une succession de rendez-vous manqués. Des cinéastes comme John Boorman (Le point de non-retour, réalisé seulement un an plus tard), Andrei Tarkovski (Solaris) et plus récemment Michel Gondry (Eternal Sunshine of the spotless mind) s’en sont souvenus. Certes, pas de reprise de Everybody’s gotta learn sometimes par Beck pour stimuler les esgourdes mais une musique flottante signée Krzysztof Penderecki qui donne au trip toute sa puissance métaphysique et toute la mesure de sa poésie atmosphérique. Une poésie de manège déglingué qui n’en finit plus d’étourdir. C'est une aubaine pour le cinéphile qui souhaite élargir son champ de vision.
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