Par La Rédaction - publié le 22 février 2007 à 06h01 ,
MAJ le 24 septembre 2009 à 18h27 - 1 commentaire(s)
Les amateurs de bon schtarmbouz, ceux qui savent apprécier les délices cryptiques d’un Little Nicky ou les effluves psychoflatulents d’un Va te faire foutre Freddy, n’avaient pas manqué de notifier en l’an 2000 l’inattendu Hé mec ! Elle est où ma caisse ?, agréable schtarmbouzerie qui pouvait alors apparaître comme un simple dérapage débilo-anarchique bienvenu dans la carrière du réalisateur Danny Leiner, jusque là un bon élève appliqué du cahier des charges télévisuel (Les Sopranos, Gilmore Girls et autres trucs pour gens normaux). Il y a deux ans pourtant, à la lumière de ce Harold and Kumar go to White Castle, l’évidence s’imposait : Danny Leiner a un projet !

Même duo improbable dans sa non-drôlerie apparente, même pitch résumable en moins d’une ligne (Jesse et Chester cherchaient leur caisse ; Harold et Kumar veulent manger un hamburger), même chemin de croix qui construit sa logique absurde par association d’idées et greffe les seconds rôles à l’intrigue comme une traînée de casseroles derrière une voiture de noceurs. Il est donc temps de reconsidérer Danny Leiner, et voir en lui un auteur (on ne rit pas au fond, s’il vous plaît). Il pourrait en effet être au minimalisme schtarmbouzesque ce qu’Eric Rhomer fut à la baguette de pain, construisant chaque film comme un regard biaisé sur la facette nouvelle d’un sujet unique. Il y a là de quoi faire, comme si un genre nouveau venait d’être créé.



Rappelons-nous pourtant que cette structure était déjà à l’oeuvre sur cette fresque visionnaire et incomprise qu’était Beavis et Butthead se font l’Amérique de Mike Judge : deux crétins partent à la recherche d’un objet à la con, et traversent des aventures stupéfiantes auxquelles ils prêtent à peine attention. Depuis 1996, on n’a pas trouvé mieux pour décortiquer avec intelligence la connerie de nos contemporains sans se placer au-dessus d’eux, travailler le mur des illusions, l’obsession narcissique du consommateur, la dictature de la structure narrative en trois actes sur l’apparence de la réussite sociale et le je-m’en-foutisme autiste comme seul refuge (le premier qui ose me dire que c’est de la surinterprétation sera condamné à regarder dix fois de suite Idiocracy, la nouvelle merveille de Mike Judge).


La facette propre à ce Harold et Kumar est l’intégration migratoire (pour ceux qui ne l’auraient pas remarqué, les héros sont indiens et asiatiques, ce qui représente 0,0000000008% des films produits aux Etats-Unis) et le rêve américain tel que les migrants le perçoivent, à travers le prisme exclusif de l’opulence (le burger). Les obstacles qui se dressent entre le Burger mystifié par la mise en scène et le duo Harold et Kumar ressemblent à s’y méprendre au cauchemar d’une Amérique qui ne sait plus de quoi elle est faîte : des flics racistes à la puissance dix ; des blacks qu’on emprisonne parce qu’ils étaient armés d’un livre ; un résidus de fausse couche sudiste tout droit échappé d’un Massacre à la tronçonneuse qui idolâtre Jésus et aime partouzer avec sa cheerleader de bonne femme ; un Neil Patrick Harris qui joue son propre rôle de vedette télé et pour qui le monde entier est un amas de domestiques ; un groupe de blancos adepte de sports « extrêmes », qui s’imagine dans un mauvais remake de Jackass et fait du canoë kayak dans des épiceries ; des étudiants chinois gros, moches et geeks qui rêvent de comptabilité parce que c’est comme ça qu’on veut les imaginer etc. L’air de pas y toucher, Danny Leiner construit son truc en se gardant bien d’être ostentatoirement « intelligent » pour réellement toucher à l’intelligence.


Film indépendant à la fois dans son financement et dans sa façon d’être, Harold et Kumar est une oeuvre sainement débile qui titille par instants la grâce. Si Mike Judge est le Kubrick de ce nouveau cinéma, Danny Leiner n’en serait « que » un Oliver Stone, ce qui n’est déjà pas si mal. Laissez donc les paysans citadins se taper sur la cuisse quand Jason Biggs nique une tarte aux pommes ou que Frédéric Diefenthal tombe la tête en premier dans une poubelle, et allez plutôt goûter à l’authentique et exquise stupidité assumée de ce Harold et Kumar.

Prévu en DVD le 15 Mars chez Metropolitan, retrouvez le test DVD ci-dessous :
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