A l’heure où de plus en plus de productions américaines sont tournées en numérique, la diffusion numérique n’avance qu’à petit pas en France. Notre beau pays reste cantonné à la bonne vielle pellicule 35mm pour la diffusion des films dans les salles de cinéma, là ou d’autres sont passés à la projection numérique, alors que l’on prédisait il y a déjà quelques années la mort de la pellicule. Hors, tournés en numérique ou pas, la plupart des films sont aujourd’hui post-produits en numérique, cela se traduisant par une numérisation de la pellicule (en HD, 2K ou 4K, le 4K étant la même résolution que la pellicule) suivi de toutes les opérations de montage, étalonnage, effets spéciaux, avant de revenir au support pellicule (étape appelée kinescopage). La logique voudrait donc que les salles de cinéma passent également au numérique, dans la même avancée majeure et incontournable qu’ont pris les industries et les producteurs de films.

Aux Etats-Unis, une grande partie du parc de salles est déjà en numérique, et 95% des salles devraient être équipées d’ici à 2010. En Europe, la France est en retard, là où l’Angleterre et les pays du Nord de l’Europe possèdent de nombreux multiplex équipés en projection numérique. La norme utilisée, le cas échéant, est le 2K, soit une résolution image de 2048x1080 pixels, contre 1920x1080 pixels de nos vidéos Haute Définition. Cette définition, qui peut paraître faible comparée à la résolution d’un négatif original de 4000 pixels, est cependant largement suffisante dans la plupart des cas, car la qualité de reproduction d’une copie numérique 2k est largement supérieure à celle d’une copie film comme on peut les trouver dans les salles de cinéma.
En effet, il n’existe en France qu’une poignée de salles numérique (il y en aurait 20 au total), dont l’une des plus connues reste la salle n°1 du Gaumont Aquaboulevard de Paris. Du coup, le nombre de films à disposer de copies numériques est restreint (comme les films Pixar ou les Star Wars), et la technologie confinée dans un placard. Pourtant, le numérique a beaucoup d’avantages :
- Une meilleure qualité d’image
- Une copie qui ne s’use pas
- Un meilleur contrôle de la piraterie
- Des délais de fabrication beaucoup plus rapides
- Des frais de distribution réduits
Les raisons de ce retard ? Elles sont multiples.
Tout d’abord, l’absence de norme unique et unanime a longtemps ralenti le processus d’adoption par les grands circuits de salles américaines et européennes. Beaucoup d’industriels (un peu comme pour les supports vidéo) ont proposé leurs solutions, ce qui a eu pour impact l’immobilisme du marché. Cependant, les plus grandes majors américaines se sont regroupées dès 2002 au sein du DCI (Digital Cinéma Initiative) pour faire avancer le sujet, sachant que la distribution des films en 35mm dans les salles de cinéma représente pour eux des coûts non négligeables. Le DCI a présenté en 2005 son cahier des charges définitif, qui définit tous les aspects qui vont du format de compression (JPEG2000) jusqu’au système de distribution.
Ils ont pour la plupart tous été ratifiés, mais l’homologation des normes pour une exploitation standardisée tarde à venir, surtout dans les différents territoires européens, où chaque gouvernement et représentant des industries du cinéma est libre de ses choix (comme en Allemagne). Il est en effet encore possible voire courant qu’un film encodé au format adéquat ne puisse pas être relu par un certain type de serveur de cinéma numérique…
Autre raison, les coûts d’investissements. Une installation de cinéma numérique (serveur vidéo + projecteur numérique) coûte encore plusieurs dizaines de milliers d’euros, ce qui peut représenter un investissement de plus de 1 million d’euros pour un multiplexe. Hors, les salles de cinéma ne feront par forcément des économies substantielles dans leur fonctionnement grâce à la projection numérique, car les copies numériques des films seront toujours payantes. C’est plutôt au niveau des distributeurs que l’économie financière est importante, puisqu’une copie film 35mm pour distribution dans les salles coûte à peu près 1000 euros (soit 783000 € pour les 783 copies de
Pirates des Caraïbes 3 !). Or les distributeurs ne veulent pas investir dans des équipements dont ils ne seraient pas propriétaires.
La balle revient donc dans le camp du CNC, qui se doit de mettre d’accord tout ce petit monde (exploitants de salles, distributeurs de films) afin de faire évoluer le parc argentique vers le numérique.
Lors du Festival de Cannes, le CNC devrait d’ailleurs faire valoir sa position sur le Cinéma numérique pour les prochaines années, que ce soit sur des critères techniques ou financiers. Il parait difficile en effet de voir une évolution du parc de diffusion sans intervention financière de ce dernier, aucun des camps concernés ne souhaitant prendre en charge tout ou partie des investissements nécessaires pour la mise aux normes des salles de cinéma à la projection numérique.
Cette même projection numérique a d’ailleurs envahi le festival, où de nombreux constructeurs (comme Christie pour les projecteurs) feront une démonstration de leurs produits, avec pas moins de 16 salles temporaires installées, et un peu plus de 80 films présentés dans ce format, dont certains films en compétition.
Bref, vous l’aurez compris, le cinéma numérique est là, il est (presque) prêt, mais ce n’est pas encore pour tout de suite. Tout le monde attend l’intervention de l’Etat français (par l’intermédiaire du CNC) afin de savoir qui paiera la note colossale qui s’annonce dans ce dossier. L’économie du cinéma français étant fragile et sous perfusion du CNC, seule en effet une décision gouvernementale forte pourra nous promettre une évolution rapide vers le numérique. Il n’y a donc plus qu’à souhaiter que notre nouveau président soit un grand cinéphile, au risque de voir ce dossier balbutier pour encore de nombreuses années. Qui a dit vive le Home-Cinéma ?