Par - publié le 07 janvier 2008 à 11h03 ,
MAJ le 24 septembre 2009 à 18h34 - 0 commentaire(s)
Avant de mettre en scène David Bowie dans L’homme qui venait d’ailleurs, Nicolas Roeg, cinéaste insaisissable, dirigea Mick Jagger, icône des pierres qui roulent et des fans qui hurlent. En fréquentant une popstar déchue, un criminel découvre le paradis du rock et l’enfer de la drogue au point de ne plus rien contrôler dans sa tête. Drôle d’histoire triste pour Vanilla (Performance), un film culte, enfin disponible en dvd.



Vanilla est le titre français pour ce film plus connu sous son titre original : Performance. S’il y a un film qui peut se targuer de l’appellation «culte» trop souvent utilisée à tort et à travers, c’est bien celui-ci. A l’époque, Nicolas Roeg débutait et n’avait pas encore réalisé Ne vous retournez pas (ghost story rutilante où la mort rode à Venise avec Julie Christie et Donald Sutherland) ni même Eurêka (étrange affaire de règlement de compte). Le récit de ce premier essai cabossé repose entièrement sur la confrontation complexe entre deux personnages opposés qui progressivement échangent leurs personnalités. L’action est représentative de l’état d’esprit du swinging London que Antonioni passait, avant les autres, à la moulinette acerbe et critique dans Blow up, éblouissante réflexion sur les apparences et les faux-semblants. Roeg exalte cette même face sombre en filmant sans tomber dans la moralisation outrancière le revers des illusions, le gouffre des paradis artificiels et une génération vouée au désenchantement.



L’intérêt réside dans la caractérisation des personnages principaux: l’ancienne star androgyne droguée (Mick Jagger), au bout de son rouleau existentiel, accueille dans sa caverne psychédélique un assassin en cavale (Michael Fox, vu dans The Servant), recherché par le milieu. Dans l’antre interlope et a priori confortable de Jagger, deux créatures maléfiques de petites vertus (Anita Pallenberg et Michèle Breton, excitantes) viennent semer le trouble. Pour ceux qui apprécient le travail du cinéaste Nicolas Roeg, ils seront surpris de découvrir dès cette première tentative d’authentiques qualités de monteur, tant appréciées sur ses opus futurs (Ne vous retournez pas est un exercice de montage qui joue sur notre perception des événements et le flash-forward). En réalité, il a «performé» ces techniques en travaillant au Marylebone Studio, une compagnie de doublage de films français, où selon ses propres termes il se contentait de préparer le thé. Ses qualités de directeur d’acteur, il les a acquises au contact de cinéastes avec lesquels il a collaboré (H. C. Potter, George Cukor ou David Lean – il a été opérateur de la seconde équipe de Lawrence d’Arabie).


Dans les années 60, Nicolas Roeg n’est alors qu’un chef-opérateur pour Corman et Schlesinger ami de Truffaut qui caresse le doux désir de devenir cinéaste. En 1968, il passe la seconde en s’associant avec son ami peintre Donald Cammell dont la présence au projet n’est pas sans conséquence. Alors que leur scénario n’est pas achevé, les deux artistes donnent une première version à la Warner en essayant de les convaincre pour la production. La présence de Mick Jagger qui a donné son accord au projet risqué contribue pour beaucoup à la mansuétude complaisante de la Warner. Qui finalement en le découvrant à l’écran le détesta et refusa de le sortir. Démoralisé, Roeg écrit entre temps un nouveau scénario, celui de La randonnée et convainc par bonheur un producteur privé. La Warner se résigne finalement à sortir l’objet maudit. A la vision de ce précipité sulfureux, les fans abondent et depuis, le film a gagné une aura phénoménale qui se poursuit encore aujourd’hui.



A dire vrai, c’est un peu comme Easy Rider : la fascination naît moins de la qualité foncière que du témoignage d’une génération et sa texture underground. Tel un phénomène qui colle à la peau, tous les autres films de Nicolas Roeg ont été accueilli avec la même ferveur transformant ses moindres productions en objets cultes. L’homme qui venait d’ailleurs donne l’impression d’avoir construit sur le même principe que Performance, mais c’est incontestablement Ne vous retournez pas qui demeure aujourd’hui comme son objet fétiche et sacré. On le mentionnait précédemment, la présence de Donald Cammell n’est pas pour rien dans l’excellente réputation du film auquel il a apporté une sensibilité aiguë pour dépeindre, avec une liberté de ton assez inédite pour l’époque, l’univers musical des seventies avec une bonne lampée de rock, de sexe et de drogue. Pourtant, les critiques ont retenu le patronyme de Roeg au détriment de Cammell, plus singulier et sensible, qui n’a mis en boîte que quatre films Hollywoodiens. Le paradoxe veut qu’il ne trouvait pas sa place dans le milieu et que parallèlement à ce constat, il considérait Hollywood comme l’un des lieux les plus adéquats pour la création de films.



Les cinémas de Roeg et Cammell ont été tous deux influencés par leur premier trip cinématographique et resteront inconsciemment ou non proches d’une quête mystique perpétuelle. Chez Roeg, ça se traduit par la croyance en l’au-delà et d’une force métaphysique (Ne vous retournez pas) ou les rites vaudous (Eurêka). Chez Cammell, un ordinateur veut se reproduire avec la femme de son inventeur interprétée par Julie Christie (Demon Seed, en 1977). Comme usé par la vie, le cinéaste s’est tragiquement tiré une balle dans la tête à la fin des années 90 en apprenant que son film d’alors (Wild Side) avait été remonté contre son gré. Encore aujourd’hui, Performance possède ce parfum de fatalité inexplicable sous l’atmosphère frivole et atteint le spectateur presque autant qu’une expérience comme More, de Barbet Schroeder, descente aux enfers qui prend aux tripes sans effets sensationnalistes. Sans qu’on s’en rende compte.

Romain Le Vern



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