Lorsque John Waters propose en 1994 une gentille histoire familiale située en zone pavillonnaire, ses fans (Romain Le Vern, on pense à toi) ont vite cru à une hérésie. Pas de fanfreluches, de postiches, de maquillages outranciers ou de personnages baignant dans l'extravagance digne d'un cartoon sous ecstasy ! A croire que le réalisateur avait mal choisi sa semaine pour arrêter la colle. Et pourtant si
Serial Mother essaie de cacher son jeu temporairement sous les traits d'une série télé des années 60, c'est pour mieux basculer dans un sitcom gore, vulgaire, cynique, et surtout monstrueusement drôle. Un vrai fleuron de la mort pour rire, à la lisière de la gêne et du rictus nerveux, abordant le mythe du serial killer sous un angle inédit. Si en tant qu'objet le DVD de
Serial Mother distribué chez Hachette se contente du strict minimum (copie française de base, simple stéréo, et un excellent commentaire audio comme seul bonus), il fait pourtant partie de ceux qui méritent de tourner régulièrement dans la platine. Indispensable.
Serial Mother (Serial Mom) – 1994 de John Waters
Avec Kathleen Turner, Sam Waterson, Mary Jo Carlett, Matthew Lilliard, Ricki Lake
Disponible en DVD zone 2 chez Hachette Filipacchi Films
Plus de dix ans avant
Desperates Housewives, le réalisateur de
Pink Flamingo s'intéressait déjà lourdement à la folie progressive engrangée par la solitude des mères au foyer, et les excès sentimentaux des matriarches vivant mal le passage de la quarantaine. Et donc de l'adolescence de ses rejetons. Les enfants sont grands, rencontrent leurs propres problèmes (la fifille n'arrive pas à maigrir, le fiston ne fout rien en cours de maths), et il ne se passe strictement rien dans les allées fleuries voisines. Alors pour tromper l'ennui Beverly Sutphin envoie des lettres anonymes et des coups de téléphones orduriers à ses meilleures copines des pâtés de maison avoisinant, avant de les inviter à prendre le thé. Ou mieux, s'inviter chez elles pour mieux profiter de son attitude de garce à moindre frais. Pas évident de garder la tête froide lorsque seul le chant des moineaux représente encore le seul divertissement local. Maman pète donc un câble sévère, et Kathleen Turner qui trouve peut-être le rôle de sa vie, se hasarde à pousser joyeusement des "Wee, wee, wee" (ou cui-cui en français) après avoir charcuté une mouche pendant le repas. Les choses ne font alors que commencer.

Evidemment, là ou il serait bon ton de dire que maman ne ferait jamais de mal à une mouche, Waters souffle brièvement sur les us et coutumes des instants enjolivés (avec un bon gros plan sur l'insecte explosé) comme pour nous dire que, non, on n'en restera pas au simple petit déjeuner familial. Brillant adepte des loufoqueries limite malsaines, on peut presque sentir la jubilation du cinéaste à véroler doucement mais sûrement ces murs mielleux comme un cheval de Troie dans un univers totalement étranger. Parce qu'après tout, si l'on demande à madame de passer le clair de son temps à faire le ménage, en bon jeu de quille défoncé,
Serial Mother compte récurer tout le voisinage à fond la caisse façon fait divers scabreux. Le tout baigné dans le concept vicelard mais efficace de la fausse histoire vraie (
Fargo nous refera le même coup peu de temps après), changeant radicalement le regard du spectateur. John Waters triche, certes d'une manière éhontée (et il s'en excuse dans son commentaire), mais maintient notre intérêt avec une fascination tout autre. Celui de l'œil curieux, offrant plus de crédit à cette histoire universelle loin d'une simple fiction. Chose dans laquelle le spectateur se retrouve d'autant plus concerné, puisque l'on y aborde l'éducation avec insistance. C'est très sérieux tout ça madame….
Sérieux, certes, mais l'éducation vue par Waters flirte avec le hardcore improbable, et si maintenir une image proprette est une priorité, la famille en est une autre. Et parce qu'il se sert de Turner comme d'une arme incontrôlable, le réalisateur se placera lui-même non pas dans la position de son héroïne, mais bien de celui de ses enfants. Le jeu de massacre est d'autant plus jubilatoire puisqu'il régule par la même occasion les points essentiels qui forment la jeunesse. L'école pour commencer où, à défaut d'améliorer les notes, on s'acharne furieusement sur un prof de math renvoyant le spectateur à quelques vieux souvenir. Vengeance générale, on lui roule dessus ici par deux fois. Ca fait du bien. Même topo pour les petits amis indignes qui se moquent de la pauvre bonne poire Misty, maman les rectifie à coups de tisonnier (qui n'a jamais eu envie de rectifier un ou une ex ingrat(e)?). Après le sentimental, le sexe entre en jeu pour apprendre aux copains à ne pas se branler sur des vidéos de Russ Meyer, et dans la foulée on achève une saleté de vieille peau à coup de jambon (monumentale séquence, avec
Annie en fond sonore) parce qu'elle ne daigne pas rembobiner les cassettes du vidéoclub. Autant de personnalités irritables que l'on côtoie tous plus ou moins au quotidien, et dont on prend un malin plaisir à se voir faire dézinguer à l'écran.
Et si la cruauté atteint ici des sommets de jubilation, c'est bien évidemment grâce à la monumentale Kathleen Turner qui porte pratiquement tout le film sur ses épaules. Décidemment trop sous-exploitée (une honte, sérieusement), et ayant depuis prouvé qu'elle pouvait tout faire, notamment un transsexuel hormoné à outrance dans
Friends, la comédienne part ici totalement en roue libre. Rien ni personne ne peut l'arrêter. Barrée, surchauffée à bloc, vulgaire outrancière, cumulant regards vides et sourires malsains, elle atteint ici une apogée (tout comme celle du film), dans un foutraque concert de rock lesbien adepte du Camel Toe, où elle crame un jeune garçon au déodorant devant une foule en délire. Du grand n'importe quoi, mais un génial fourre-tout où Waters parvient à caser des références enclumes comme Annie - cité plus haut, Super Vixens, Bloodfeast, la Pornstar Traci Lords et la gentille Mary Jo Catlett plus connue comme la dame de maison d'Arnold et Willy. Génialement impensable !

Transformant habilement son essai de satire sociale et pavillonnaire à la bonne grosse farce judiciaire dans un dernier chapitre à se taper le cul par terre, Waters signe un ovni d'autant plus fascinant qu'il demeure très abordable. Bien plus qu'un doigt d'honneur précurseur aux abominations évangélistes limites malsaines que sont les séries comme Sept à la maison,
Serial Mother est surtout une invitation "dynamite" à se sortir la tête du cul avant de totalement la perdre. Juste fou, drôle, choquant, mais loin d'être idiot. Donc forcément culte.