En anglais, «
Guinea Pig» signifie «cochon d’Inde». Dans le langage cinématographique, ça veut surtout dire «boucherie pelliculée à ne pas mettre sous tous les yeux au risque d’un lourd traumatisme». Mieux vaut faire attention à ce que l’on regarde.
Dans la catégorie «extrême», certains films dégénérés ont repoussé très loin les limites à ne pas franchir, surtout lorsque l’on s’attaque à des sujets scabreux. Par exemple,
Camp 731 (Man behind the sun), de Tun Fei Mou, marque, pas forcément pour les bonnes raisons, ceux qui l’ont visionné. On pouvait y voir des atrocités gratuites comme des autopsies en direct et surtout une séquence où un pauvre chat errant est dévoré par des rats. La scène dure longtemps jusqu’à ce que le spectateur soit dégoûté du "spectacle". En comparaison, la scène si controversée (et par conséquent souvent censurée) du dépeçage de la tortue dans
Cannibal Holocaust ressemble à du Disney.
L’explosion du phénomène
Guinea Pig n’est pas hasardeuse: elle a surtout été provoquée par des rumeurs plus ou moins racoleuses qui consistaient à brouiller les cartes entre ce qui relevait du réel et du fictif. Tout ce que l’on voit ici est rigoureusement factice mais l’efficacité est telle qu’on est amené à penser au premier abord qu’il s’agit d’authentiques
snuff movie.
En réalité, le terme de
snuff movie a été crée pour qualifier les abominations de Charles Manson qui, selon la rumeur, filmait avec ses complices les assassinats qu’il commettait. Le premier film à évoquer le sujet est
Snuff. A sa sortie, le distributeur n’a pas hésité à propager la rumeur selon laquelle le réalisateur aurait inclus de véritables images de meurtres dans son oeuvre. Cette démarche relève davantage de l’opération marketing douteuse, mais le tapage médiatique a été exagérément colporté par les bigots qui voyaient une manière d’exterminer tout ce qui était nuisible à la société et en première ligne, la pornographie. Wes Craven s’est également intéressé au phénomène à travers un documentaire qu’il a co-réalisé (
The Evolution of Snuff). De même, les
Face à la mort, faux documentaires aux ficelles malhonnêtes, qui ont toujours cartonnés dans les vidéo-club, assemblent des extraits de films pseudo-amateurs où des anonymes enregistrent avec complaisance des événements spectaculaires et ajoutent par-dessus une voix-off sentencieuse qui prétend dénoncer l’horreur du monde cruel dans lequel on vit tout en la montrant de manière putassière.
En ce qui concerne les
Guinea Pig, ça a été assez loin. La petite histoire veut que Charlie Sheen soit tombé par hasard sur l’un d’eux (le second
Flower of Flesh and Blood), qu’il ait envoyé une copie au FBI et que ces derniers aient fait une enquête pour savoir si c’était du lard et du cochon d'Inde. Ruggero Deodato a connu le même problème avec
Cannibal Holocaust, magma horrifique qui préfigurait
Le Projet Blair Witch, où il a dû comparaître devant un tribunal pour prouver que les acteurs de son film étaient vivants. N’en déplaise à ceux qui le détestent, cet opus demeure un cas isolé à distinguer des précipités susmentionnés qui, en montrant des événements abjectes, donne à réfléchir sur la civilisation et la sauvagerie humaine. Le but de Deodato n’est pas de divertir mais de souligner que l’homme de la ville et l’homme de la jungle sont finalement les mêmes et restent des bêtes.
Dans les six
Guinea Pig, celui qui reste le plus célèbre demeure le second épisode -
Flower of Flesh & Blood - essentiellement pour ce qu’il montre: on voit de façon extrêmement crue et réaliste une femme se faire zigouiller par un psychopathe qui prend le soin d’aiguiser ses outils comme de filmer tous les détails de l’opération chirurgicale. Dès le départ, le moyen métrage (48 minutes) est présenté comme un semi-documentaire qui s’inspire fortement d’un film de 8mm que Hideshi Hino, un dessinateur nippon, a reçu en 1985 dans un paquet, soigneusement envoyé par un fan anonyme, pourvu également de 54 photographies et d’une lettre de dix-neuf pages qui détaillait toutes les étapes du meurtre ignoble. L’artiste ose regarder la vidéo puis, bouleversé, décide d’aller voir la police avec ces éléments comme pièces à conviction. Dans le film d’origine, on pouvait voir un homme portant un casque de samurai qui droguait une femme puis la découpait en expliquant en quoi sa démarche était formidable et artistique. Au bout du compte, c’est Hino qui a mis en scène ce
Guinea Pig comme pour exorciser ces visions terrifiantes en reproduisant plan par plan ce qu’il avait vu.
D’emblée, la question se pose: où est l’intérêt de faire partager des images épouvantables dans un dessein qui inconsciemment ou non devient lucratif ? D’autant qu’aujourd’hui encore, l’affaire demeure irrésolue. Ce qui pourrait laisser penser qu’il ne s’agit là que d’une légende urbaine, une de ces vilaines histoires de croque-mitaines que l’on raconte aux ados en manque de frayeurs. Ou pas. L’ambiguïté demeure, puisque c’est dans son caractère prétendument «vériste» que le film cherche à puiser sa substance horrifique.

En effet, la mise en scène qui joue sur les couleurs et les contrastes, et le travail sur le son accentuent l’idée qu’il dépouille sa victime avec soin comme un artiste peint son œuvre d’art. Le fait de revoir ces images rapproche d’inquiétants événements récents comme le cas de l’allemand Armin Meiwes qui a publié une annonce sur Internet en indiquant qu’il cherchait un bel homme entre 18 et 30 ans «désirant être mangé» (il a finalement découpé le sexe d’un ingénieur pour le manger avec lui avant de le dévorer entièrement). De la décapitation à la hache à l’extraction d’un œil à la petite cuillère, le film n’épargne rien et adopte la mécanique froide du tueur comme si nous étions dans son esprit: si la démarche consistait à entrer dans l’univers mental d’un tueur, il suffisait de s’inspirer de
Schizophrenia, de Gerald Kargl qui, contrairement aux
Guinea Pig, possède de véritables qualités esthétiques (utilisation de la snobby-cam, plongées et contre-plongées hallucinantes, plans-séquences).
Les autres
Guinea Pig, notamment
He Never Dies, donnent presque l’impression d’avoir été conçus pour désamorcer les tensions et les malentendus, et virer progressivement vers la comédie horrifique et trash en essayant d’échafauder un semblant de dramaturgie. L’argument est irrecevable et insuffisant pour légitimer le tralala mercantile et plus précisément l’exploitation d’une veine tant qu’elle est encore chaude. Comme il n’y a aucun point de vue de cinéma, pas même la distance nécessaire pour le présupposé critique, le résultat est forcément ahurissant. On peut aussi le prendre comme une marque de mauvais goût qui donne envie de se demander si tout, même le truc le plus abject, mérite d’être "filmé" au nom d’un prétendu art. Et si, de fait,
Guinea Pig peut être considéré comme une œuvre d’art? Le mieux, c’est toujours de voir par soi-même. Mais certainement pas de le recommander ou même d’encourager à des visions répétées.