Depuis le 20 Janvier 2009, le Théâtre de l’Atelier à Paris accueille
Baby Doll, une première en France puisque la pièce n’a jamais été mise en scène dans notre pays. A vrai dire,
Baby Doll est la seule œuvre que le dramaturge Tennesse Williams a écrit délibérément pour l’écran et ce scénario original, adapté au cinéma par Elia Kazan était inspiré par deux pièces écrites dans les années 1940 :
Vingt-sept wagons remplis de coton et
The Unsatisfactory Supper... Le film, réalisé en 1956, fut retiré des écrans américains en 1957 sous la pression de certains groupes religieux. Il fut cependant distribué en France sans souci majeur sous le titre :
La poupée de chair avec Caroll Baker dans le rôle titre. Aujourd’hui c’est au tour de
Mélanie Thierry d’incarner le rôle sulfureux et innocent de Baby Doll... Trois ans après sa prestation très remarquée dans la pièce
Le vieux juif blonde d’Amanda Sthers, elle fait son grand retour sur les planches après un court passage par la case cinéma (Babylon A.D). Le résultat va au-delà des espérances avec cette mise en scène nerveuse et sensuelle dont personne ne ressort indemne. Une pièce vivifiante qui n’a d’égale dans sa réussite que le désespoir profond de son personnage principal... la triste et souriante Baby Doll.
Tennessee Williams est certainement l’un des auteurs américains les plus adaptés au cinéma…
Un tramway nommé désir,
La chatte sur un toit brûlant, Soudain l’été dernier sont certainement ses oeuvres les plus connues mais d’autres, plus mineures, ont également fait honneur à cet écrivain passionnant dont la carrière fut entièrement consacrée à tracer le portrait des désaxés, des marginaux, ceux que l’Amérique oublie. La solitude fut certainement le sujet de prédilection de cet homme dont les nombreux troubles psychologiques et névrotiques ont nourri une œuvre fascinante.
Baby Doll est une pièce unique, directement adaptée du film d’Elia Kazan et des pièces originales qui ont servi à l’élaboration du scénario. Si Tennessee Williams avait fait une tentative d’adaptation du film sur les planches avec
Tiger Tail en 1978, le succès ne fut pas au rendez-vous.

C’est donc cette année à Paris que l’on peut découvrir cette création pour la première fois et pourtant, dès le lever du rideau, le décor de bric-à-brac imaginé par Laurence Bruley nous plonge au coeur d’une veille baraque du sud des Etats-Unis où vit Archie, sa femme Baby Doll et la vieille tante Rose. Nous y sommes… l’ambiance moite transpire sur les spectateurs, la chaleur est quasi-palpable et là, à l’étage, recroquevillée dans son petit lit d’enfant aux barreaux de fer, on peut apercevoir une perle, une petite chose préciseuse endormie. C’est Baby Doll. On oublie rapidement l’oeuvre de Kazan et on aspire à rejoindre cette jeune femme, innocente et fraîche qui, dès les premières secondes est assaillie par un mari qui n’en peut plus d’attendre... En effet, mari et femme vivent sous le même toit selon un pacte établi lors de leur union : le mariage ne sera consommé que le jour des 20 ans de Baby Doll. Nous débarquons la veille du jour J. Baby Doll est donc sous pression, d’autant qu’une sombre affaire d’incendie vient pimenter cette journée décisive...
La tragédie de Baby est écrite mais lorsque son mari Archie met le feu aux entrepots de ses concurrents, le patron de ces derniers débarque dans cette bicoque aussi miteuse et rouillée que la vieille voiture qui traîne dans le jardin et vient ensorceler la jeune femme ! Rien ne va plus pour Baby Doll qui ne sait plus où donner de la tête ni à quel saint se vouer lorsque Silva, le sicilien fougueux et rancunier, semble l’embobiner pour lui soutirer un précieux témoignage... La pièce, construite en un acte, se déroule devant nos yeux avec une aisance déconcertante... Le décor aussi branlant que dangereux symbolise parfaitement la nervosité des sentiments dépeints ici et il n’est pas rare pour les comédiens de frôler la chute... Et le spectateur, sous tension, ne bouge plus, de peur que tout s’écroule et que cette bicoque ne devienne la tombe des personnages. Si elle ne l’est pas déjà pour certains...
Au-delà de toute la force qui se dégage de la mise en scène habile et sensuelle de Benoit Lavigne, la sensibilité exacerbée des comédiens est ici un moteur particulièrement efficace pour nous communiquer toute la tension qui se joue entre les trois personnages principaux... Chick Ortega, à qui échoit le rôle fébrile et impatient d’Archie, est absolument parfait en handicapé des sentiments, incapable de séduire sa femme ni même de simuler une certaine tendresse. Carrément désarconné devant Silva, interprété par Xavier Gallais qui, dans un registre particulièrement éprouvant, un état de nerfs avancé, semble éprouver une véritable souffrance sur scène, Archie nous fait souvent de la peine malgré l’antipathie qu’il inspire. Xavier Gallais, ténébreux et dont la puissance érotique manque parfois de nous atteindre, compose cependant un excellent Silva et derrière les avances qu’il fait à Baby Doll, dissimule une rage débordante et redoutable...

Sur le fil du rasoir, balancée entre la terre ferme et le vide, Baby Doll ou
Mélanie Thierry est quant à elle remarquable. Sa vulnérabilité, son humour involontaire et cette tristesse latente illuminent la pièce d’une lueur constante ! C’est bien simple, souvent, on ne voit qu’elle... La jeune comédienne est resplendissante, brandissant toute son innocence et sa beauté coupable à la face du spectateur, ne sachant que faire d’autant de sincérité et générosité. Le jeu de l’actrice tient en mot : ahurissant. Durant près de deux heures,
Mélanie Thierry devient la nouvelle Baby Doll, faisant digne suite à Caroll Baker et innonde le Théatre de l’atelier de son gigantesque talent... Notons également les prestations de Théo Légitimus et Monique Chaumette dans les rôles respectifs de l’employé noir et de la tante Rose... Cette dernière, lunaire, apporte à la pièce une brise à la fois comique et pathétique parfaitement adaptée et Chaumette, parfaite, fait mouche à chacune de ses apparitions.
Au final, la pièce de Benoit Lavigne est une réussite totale qui devrait certainement ravir les fans du film, les passionnés des planches ou les plus dilettantes. Du théatre populaire et exigeant, une mise en scène inventive et décalée, une troupe incarnée et
Mélanie Thierry... Admirable.
Théâtre de l'Atelier (Tél. : 01 46 06 49 24). Du mardi au samedi à 21h; matinées le samedi à 17h30 et le dimanche à 16h
Texte publié par «L'Avant-Scène Théâtre» (12 €).