Aujourd’hui, il est devenu monnaie courante de faire des remakes de films fantastiques (on ne compte plus la liste de ceux qui nous attendent). Le plus singulier de tous reste sans conteste ce
Sisters, désormais disponible en zone 2 chez
Wild Side, dans lequel le réalisateur Douglas Buck, coupable de la formidable trilogie
Family Portraits, a essayé de créer une relecture déceptive qui amplifie l’atmosphère fantastique du film original de Brian de Palma, sans split-screen et (presque) sans allusion Hitchcockienne.
C’est lui qui en parle le mieux.
Comment avez-vous procédé à la relecture du film de Brian de Palma ? Le projet remonte à plus de quatre ans lorsque j’ai rencontré Larry Fessenden. A l’époque, je n’avais réalisé que deux des trois courts métrages de
Family Portraits. En ce qui concerne le travail d’adaptation, je n’avais pas l’intention de changer les grandes lignes. Tous les thèmes qui me sont chers étaient déjà présents dans la version de De Palma, je n’ai fait que les amplifier. La seule différence notable est d’avoir mis le cadavre dans une télévision et non plus dans un fauteuil. C’est à partir de cet élément que j’ai pu créer une vraie différence avec le film de De Palma. Et c’est l’élément qui m’a invité à réfléchir sur les effets de la technologie moderne. Ce que le précédent ne faisait pas. Il y a une différence d’époque qui participe à ce nouveau regard. Mais je serais très embarrassé si mon film entachait la version d’origine.
Vous avez modifié le début (il n’y a plus l’émission Peeping Tom) et le dénouement. La fin du
Sisters de Brian De Palma ressemble à une trace d’ironie qui invite à troubler la vision du spectateur. D’ailleurs, quand on revoit le film aujourd'hui, on se rend compte à quel point il est sarcastique. Ce n’est pas dans mes ambitions d’être ironique envers le public. C’est pourquoi les deux fins sont totalement différentes. Il n’y a pas de pirouette finale dans la nouvelle version de
Sisters, ce n'était pas mon intention.
Votre version de Sisters ressemble d’ailleurs plus à un film de Cronenberg qu’à du De Palma. Beaucoup de gens évoquent les liens qui existent entre
Sisters et
Crash. J’ai une admiration réelle pour le travail de Cronenberg qui depuis mes débuts constitue une vraie source d’inspiration. D’ailleurs, quand j’ai présenté pour la première fois
Sisters, les journalistes qui connaissaient mon travail ont clairement dit qu’il y avait une scission entre les courts métrages et le long. Les courts étaient proches de Bergman tandis que le long lorgne plus vers Cronenberg. Ils m’ont demandé si j’étais conscient de cette rupture et plus précisément de ces influences. Je ne peux que répondre qu’elles sont inconscientes. J’ai passé mon adolescence avec Bergman, j’ai vu tous les Cronenberg même les premiers expérimentaux. Mais au moment de réaliser, j’ai choisi le style le plus approprié pour raconter l’histoire. Je ne voulais pas appliquer un guide mais faire selon mon inspiration. En d'autres termes, c’est plus instinctif que prémédité.
Qu’est-ce que l’expérience du passage au long métrage vous a appris ? Que je préfère réaliser des courts. Non, sérieusement, tout était différent. Travailler avec des acteurs confirmés, un vrai budget, un producteur qui a son mot à dire par rapport à mon travail. Pour être franc, ce que j’ai vraiment appris, c’est à négocier. On ne peut être bon cinéaste si on n’est pas bon négociateur. La pression est plus grande : des comédiens expérimentés vous regardent faire, une équipe chevronnée n’attend que vos indications. Une équipe est plus sécurisée si elle sent que l’homme à la barre sait où il va. Si vous montrez une incompétence ou trop de doutes, les gens quittent le navire. Je voulais dès le départ instaurer un climat de confiance sur le plateau sans chercher à ce que mes collaborateurs m’aiment ou m’apprécient. D’ailleurs, dans mon prochain long métrage, j’ai envie de retourner à cet esprit indépendant avec la même équipe que celle avec laquelle j’ai réalisé mes courts métrages. Je les connais très bien et je passerai moins de temps sur un tournage à expliquer ce que je veux. Ils savent d’emblée dans quelle direction je me dirige. Non pas que je ne veuille pas que l’on remette en cause un de mes plans ou que l'on critique ce que je suis en train de faire car ça fait partie de mon boulot de justifier en permanence mes parti-pris. Mais c’est une vraie liberté que de bosser avec les gens qui ont compté sur vous depuis le début.

Où en est votre projet avec Karim Hussain, le réalisateur de Subconscious Cruelty ? Hélas, ce projet est tombé à l’eau. Mais on a envie de travailler sur un autre ensemble. Pour l’heure, je préfère réaliser un nouveau film de mon côté. Il sera plus proche de
Family Portraits que de
Sisters. Ça parlera de deux femmes perdues dans un village qui deviennent folles et décident de commettre un meurtre. Quand je vous en parle, on peut avoir l’impression qu’il s’agit d’un nouveau remake de
Sisters mais ce film-ci sera encore plus proche de mes obsessions sans l’aspect suspense. Je ne regrette rien de
Sisters, attention : me frotter à un film plus "commercial" reste une formidable expérience, surtout de la part d’un auteur très indépendant. Mais j’ai besoin de retourner à mes racines.
Vous vous donnez toujours un rôle dans vos films. On pourrait presque imaginer que vous l’avez fait dans Sisters pour narguer De Palma qui reprenait beaucoup de ficelles à Alfred Hitchcock. Il y a une part de vérité dans ce que vous dîtes. D’ailleurs, en imaginant que certains allaient penser ça, j’ai d’abord refusé de me donner un cameo. Finalement, et l’équipe était d’accord, je devais perdurer cette tradition. Je l’ai fait dans tous mes courts métrages. Pourquoi ne pas le faire dans un long ? Dans
Cutting moments, je suis sur la photo lorsque la femme regarde sa photo de mariage ; dans
Home, je participe à une fête ; dans
Prologue, je croise le regard de l'héroïne. Sur
Sisters, c’est mon assistant caméra qui m’a presque obligé.
Propos recueillis par Romain Le Vern