Ecrivain de talent et à succès, Eric-Emmanuel Schmitt est passé dernièrement à la réalisation avec un premier long-métrage nommé
Odette Toulemonde où Catherine Frot donne une leçon de vie à Albert Dupontel sur un air de Joséphine Baker. L’œil malicieux et le verbe facile, le nouveau réalisateur revient sur cette expérience réussie sur grand écran qui en appellera sûrement d’autres…
Quel regard portez-vous aujourd’hui sur le film : critique, affectueux ?Tout cela à la fois. D’abord pour moi, la sortie du film n’est pas vraiment terminée car je l’accompagne en ce moment à l’étranger. Il est sorti cet été en Espagne où il a reçu un bon très bon accueil et il vient de sortir en Allemagne où ça se passe aussi très bien. D’autant que j’attendais beaucoup de l’accueil allemand car je suis l’écrivain français le plus lu là-bas. En ce qui concerne la France, j’ai un peu l’impression d’être un rescapé de la sortie puisque finalement ça s’est bien passé. Plus de 800 000 entrées alors que l’adaptation de mon roman
Monsieur Ibrahim et les fleurs du Coran, avec Omar Sharif, n’avait fait que 300 000 entrées. Donc j’ai l’impression d’avoir échappé à un accident de la route en quelque sorte, je sais que je suis dans une bonne zone.
Vous pensiez que ça marcherait moins bien ?Clairement oui. Je suis toujours prédisposé à l’échec. Je n’avais aucune légitimité, aucun passé de cinéaste, c’était mon premier film. Je savais que j’allais subir certaines critiques virulentes car dès qu’un écrivain réalise un film il y a toujours des personnes qui vous expliqueront que ça ne peut pas être réussi avant même de l’avoir vu. Même Pivot, qui m’adore et qui a fait beaucoup pour ma carrière, m’a dit que j’étais fou de remettre mes lauriers en question sur ce genre d’expérience. Je suis donc d’autant plus soulagé que ça se soit bien passé. J’ai découvert que je suis même bankable comme on dit puisque j’ai maintenant des propositions des producteurs pour d’autres films.
Si c’était à refaire vous ne changeriez donc rien ?Si bien sûr ! Avec du recul, je me dis que c’est un film tout de même assez visuel pour un écrivain, mais que je peux faire encore mieux. Il y a certaines séquences où je n’avais pas une réserve d’images suffisante parce qu’on avait tourné parfois trop vite. Autant je suis content de l’aspect psychologique, toutes les scènes de dialogue entre les personnages, autant je me dis que j’aurais pu aller beaucoup plus loin pour les scènes visuelles. J’étais trop enfermé par mon story-board, ce qui limite la part d’improvisation et d’amélioration de la scène au moment du tournage.
Justement l’écrivain que vous êtes n’a pas trouvé le tournage d’un film trop contraignant ?Non, plus j’avançais dans le film et plus j’étais à l’aise. Plus je m’éloignais de mon découpage initial et plus je me rendais compte qu’il fallait vraiment improviser en fonction de ce qui se passait sur le plateau ce jour là. Pour moi les meilleures scènes du film sont d’ailleurs celles où j’ai pris le plus de risques. Les vraies décisions se prennent en fait au moment du tournage, malgré toute la préparation qu’il y a en amont. Catherine Frot a très gentiment dit que le premier jour du tournage j’avais l’air d’un touriste et le quatrième jour je donnais l’impression d’avoir déjà fait quinze films.
D’où vous est venu ce délire sur Jésus christ ?Je suis croyant, je ne le cache pas, et en même temps je milite pour l’humour dans la croyance. Transformer Jésus en running gag était une chose que seul un croyant pouvait se permettre avec une insolence tranquille. Odette est accompagnée par deux personnages : Jésus et Joséphine Baker. Joséphine c’était pour la femme sensuelle, jazzy, joyeuse et en même temps nostalgique qu’il y a en Odette. Quant à Jésus, il s’agissait de rendre visible l’altruisme d’Odette, sa générosité, y compris son aspect sacrificiel car elle se dévoue totalement pour les autres. Et tout ça je voulais le dire avec des images, d’où cette idée du personnage de Jésus. Plus généralement l’écriture devait devenir de plus en plus poétique, ce qui était un vrai clin d’œil pour les lecteurs qui me connaissent. Il fallait parler de certaines valeurs mais avec humour. Comprendre que croire ce n’est pas savoir, c’est juste croire, affirmer quelque chose. Et ça c’est dans tous mes livres. C’est ma signature et j’ai dû me battre pour imposer ce personnage de Jésus car les diffuseurs craignaient les mauvaises interprétations.
Avez-vous eu peur de tomber dans la caricature de la française moyenne et un peu simplette ?Non car je savais exactement où j’allais. Les gens sont moqueurs et je voulais utiliser cet aspect pour le retourner au fur et à mesure. Donc au début du film faire rire d’Odette, la présenter dans sa confusion, ses habitudes a priori ridicules, et à la fin l’aimer et la pleurer. Il faut caresser le public dans le sens du poil pour pouvoir ensuite l’amener où on veut. Je trouve que la ringardisation des goûts des pauvres ou des classes moyennes par les milieux intellectuels s’apparente à du racisme social. J’ai voulu dénoncer quelque part cette façon de penser qui consiste à dénigrer non pas la pauvreté mais leurs goûts ou leur culture.
Vous n’avez pas pensé que le public pourrait faire un amalgame entre le personnage de Balsan et vous ?J’avoue que non. J’ai eu la naïveté de penser que les gens comprendraient que si je mettais en scène un écrivain ce ne serait pas moi, que j’aurais quand même assez d’imagination pour trouver meilleur camouflage. Dans mes livres déjà il y a plusieurs figures d’écrivains et comme dans le film elles ne sont jamais très positives, car je me moque volontiers de la condition d’écrivain. Et puis si j’avais voulu réaliser un autoportrait je l’aurais fait plus flatteur. (
rires) Je me suis plutôt inspiré d’un Marc Lévy, pour tout dire.
Un livre et un film que vous avez appréciez dernièrement ?Le dernier Amélie Notomb,
Ni d’Eve ni d’Adam et
La Vie des autres.
Que vous inspire la sortie en DVD du film ?Je retrouve une place normale pour moi, c’est-à-dire sur une étagère !
Propos recueillis par Laurent TityNB : Le dvd est accompagné d’une nouvelle inédite de Eric Emmanuel Schmitt :
Votre chat vous aime t-il vraiment ?Date de sortie : 05 décembre 2007 au prix de 19,99 €