Par Laurent Tity - publié le 04 avril 2008 à 06h00 ,
MAJ le 25 septembre 2009 à 14h03 - 0 commentaire(s)
Avec Après lui, Gaël Morel livre son quatrième long-métrage, encore une fois débordant d’une grande sensibilité et dépositaire d’une certaine exigence dans la narration, ce que ses personnages racontent et, surtout peut-être, ce qu’ils ne disent pas. A l’occasion de la sortie DVD du film, le réalisateur prolonge la déclaration d’amour à qu’est Après lui, et nous explique sa conception du métier d’acteur. Tout commence sur une air de New Wave…


Une fois n’est pas coutume, commençons par la fin. Pouvez-vous nous parler de votre prochain film et expliquer sont titre, New Wave ?
Le sujet prend part en pleine période New Wave, à la fin des années 80, l’année de la classe de 3ème à la 2nde où on rentre dans l’adolescence. Un fait divers va perturber la vie de deux adolescents. L’histoire se déroule sur les trois trimestres d’une année scolaire. Les deux personnages principaux ont en commun l’amour pour cette musique là.

La musique prend également une part importante dans Après lui pour l’ambiance que voulez inculquer au film. Comment travaillez-vous cela ?
Déjà dans mon premier film (A toute vitesse) il y avait beaucoup de musique. Je suis amoureux de la pop music qui est pour moi très proche du cinéma dans cet aspect adolescent, montrer des gens qui vivent à fond, dans l’invention presque éternelle et infinie d’une musique qui englobe tout, digère tout et arrive à se renouveler. Elle digère l’électronique, le rap, les musiques du monde et en même temps conserve son identité. Et la pop music n’est pas non plus considérée comme un art noble. Il y a de la noblesse chez ceux qui pratiquent le septième art mais ce n’est pas considéré comme tel par les gens snobs, qui eux sont sans noblesse et préféreront toujours la peinture et la littérature au cinéma.


Cette musique vous inspire dans votre métier ? Si vous écoutez de la New Wave cela peut-il vous inspirer pour un film ?
Sur Après lui par exemple j’intègre à plusieurs moments des extraits de Ed Harcourt pour la scène de l’enterrement, Beth Gibbons pour la scène de la musique qu’un personnage ramène du Portugal… Donc ça peut m’inspirer, oui, mais pas dans le sens de l’écriture, cette musique m’inspire dans la vie de tous les jours. Ca me procure des émotions aussi fortes qu’un bon film ou qu’un bon livre. Je suis toujours émerveillé par un tube pop, je trouve que c’est absolument sublime de créer 3-4 minutes qui marquent les gens à vie. Je l’utilise donc dans tous mes films. Cette musique qu’on n’entend nulle part dans notre pays donne justement une dimension « d’ailleurs » dès qu’on la met dans un film. Tout le monde s’attendait à ce que je mette du Raï dans Les chemins de l’Oued, et j’ai mis George Michael, pour Après lui quand les personnages sont au Portugal je ne mets pas un Fado. Le propre de la pop est d’être une musique partagée par le monde entier, c’est comme une espèce de secte. Je pense que c’est la musique la plus métissée du monde.


Dans les suppléments du DVD vous expliquez que le choix de Catherine Deneuve n’est pas innocent. Vous vouliez absolument travailler avec elle…
C’est même pire que ça, je pense que j’ai fait du cinéma pour pouvoir un jour tourner avec Catherine Deneuve ! Dans toutes les raisons que je connais il y a notamment celle-ci. C’est elle qui m’a réellement fait découvrir le cinéma. Je viens d’un milieu ouvrier, provincial, très loin du cinéma et je me suis intéressé à cet art parce que Catherine Deneuve m’a intéressé. Quand je la voyais dans un film j’étais complètement dans ce que je peux retrouver dans une bonne chanson pop, dans une émotion artistique. J’ai eu connaissance de ses films en regardant la télé le mardi soir car on allait rarement au cinéma. Heureusement à l’époque c’était très facile de voir à la télé Belle de jour à 20h30, des films de Truffaut, d’Hitchcock, Polanski, Téchiné bien sûr… Et comme j’étais vraiment fasciné par Catherine Deneuve je me renseignais aussi sur les gens avec qui elle travaillait. Quand je dis qu’elle m’a ouvert au cinéma, ce n’est pas un effet de style, c’est la stricte vérité.


Vu l’admiration que vous lui portiez, n’était-ce pas difficile de la diriger ?
Non parce que je ne crois pas qu’on dirige. Les acteurs sont des gens avec qui on travaille. Evidemment, au moment de tourner avec Catherine j’avais une appréhension, j’avais peur que ça se passe mal, mais elle a l’intelligence et le talent des gens qui savent faire oublier qui ils sont. Elle a réussi à me mettre à l’aise. J’ai compris qu’elle était totalement impliquée à mes côtés dès le deuxième jour et ça a duré tout le tournage.

Mais comment travaillez-vous exactement avec les acteurs ? Vous dîtes que vous ne les dirigez pas, et dans le making of vous déclarez aussi ne pas croire à la performance d’acteur.
Je déteste qu’on parle de rentrer dans la peau d’un personnage, je trouve ça simplement débile. On ne rentre dans la peau de personne, je crois beaucoup plus aux gens qui s’accaparent des émotions et ramènent les choses à eux. Pour moi un acteur c’est un regard, une démarche et une voix, le reste on s’en fout. A partir du moment où un acteur truque sa démarche, que quelqu’un masque son regard, ou modifie sa voix, ça ne m’intéresse absolument pas. Personnellement l’interprétation de Marion Cotillard dans La Môme me laisse de marbre, je ne vois rien. Si un film vise l’intime, on ne peut pas truquer ces trois éléments là. Et moi c’est ce que je veux capter, sachant que ce n’est pas le plus facile.

D’accord mais il y a aussi parfois une histoire à respecter. Dans My left foot par exemple, difficile de demander à Daniel Day Lewis de se tenir « normalement ».
Je n’ai aucun problème là-dessus, simplement ça ne m’intéresse pas. Ce n’est pas du tout un jugement de valeurs, c’est juste que ce genre de chose ne m’intéresse pas. J’ai beaucoup de mal dès que ça commence à ressembler à de la performance. Par exemple je préférerai toujours De Niro dans Taxi Driver que dans même si c’est un très bon film au niveau de la mise en scène. Je me dis que ces kilos qu’il a pris n’étaient pas forcément indispensables, idem à l’inverse pour Christian Bale dans The Machinist, ça ne me fait strictement aucun effet. En revanche quand Roman Polanski le fait avec dans Le Pianiste, il y a une vraie exigence physique mais le réalisateur ne va capter plus que le regard, le filet de voix et ce qui reste d’une silhouette, là ça m’intéresse. Tandis que dans The Machinist ce physique est filmé comme une base dont on a l’impression qu’elle est normale. On a l’impression qu’il filme normalement ce cadavre ambulant, alors que les raisons qui font que c’est un cadavre ambulant devraient être mises en scène par le réalisateur. Le raisonnement pour La Môme est de nous faire croire que cette personne est la vraie, à coups d’heures de maquillage, etc. J’aurais préféré qu’ils fassent comme un film que j’adore, Walk the line, où ils ont passé des heures à donner des cours de chant à l’acteur pour que ce soit lui qui chante. Dans ce film, Joaquin Phoenix ne ressemble pas physiquement à Johnny Cash, mais en revanche il chante et le fait qu’il parvienne à chanter comme il le fait lui donne une crédibilité énorme. Entre Walk the line et La Môme, on a un film qui ne vise que la performance et un autre qui vise l’incarnation. Or un acteur qui est dans la performance n’incarne rien. Rien d’autre que son propre exhibitionnisme d’acteur.


Mais à l’inverse, lorsqu’on voit certains acteurs aujourd’hui qui ont atteint un degré élevé de reconnaissance, on a tendance à les voir eux plutôt que leur personnage. Qu’il s’agisse de De Niro, Gérard Depardieu…
Ou Catherine Deneuve tout à fait. Et ce qui est intéressant justement c’est que sans rien changer à ce qu’ils sont ils parviennent à nous faire croire à leurs personnages. Je les vois eux mais aussi leurs personnages car je crois que ces acteurs ont la richesse d’être multiples et c’est pour cela qu’ils sont si peu nombreux. Car c’est presque une folie en soi, qu’ensuite les réalisateurs mettront en scène, verront ou pas. Quand je regarde Catherine Deneuve dans Répulsion, évidemment je vois Catherine Deneuve mais je crois aussi à une psychopathe, quand je la vois dans Les parapluies de Cherbourg je crois à l’amour éperdu qu’elle a pour ce garçon. Je pense que ce sont des gens qui ont été très loin dans la connaissance des autres et qui ont le monde en eux. On reconnaît un talent à un footballeur d’exception, on peut quand même reconnaître un talent rare à ces acteurs là.

Propos recueillis par Laurent Tity
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