Encadré par deux plans impressionnants qui sont comme la nuit et le jour d’un battement de paupières,
99F, adaptation du roman éponyme de Frédéric Beigbeder, suit les grandes trajectoires du bouquin. Identiquement, Jan Kounen vomit sur la société de consommation et prend les atours d’une comédie acide provoc sur la soif d’idéal des foules sentimentales. Un
Fight Club made in France qui devrait en surprendre plus d'un. Sa sortie en DVD permet de revenir sur un discours déterminé sous l'apparence frivole et tape à l'oeil.
Dans quelle mesure êtes-vous intervenu dans l’élaboration du DVD?Dans une mesure importante. Dans le choix du contenu, les visuels. C’est ce que je fais toujours sur mes DVDs. Jusqu’à présent, j’ai eu de la chance. Je n'ai travaillé qu'avec des éditeurs sérieux. Dans toutes les circonstances, je cherche à me mettre au diapason du film. Pour
Darshan, je trouvais intéressant de montrer les mêmes lieux et les mêmes séquences filmés par une autre personne. Cela permettait d’avoir un point de vue différent. Pour
D’autres mondes, j’ai compilé toutes les interviews que je n’avais pas pu mettre. Pour
99F, je pensais essentiel de garder toutes les scènes coupées. J’ai même mis celles qui n’étaient pas réussies. En les voyant, on peut réfléchir sur la nature du film. Si elles faisaient partie du montage final, elles auraient certainement fait basculer le film dans un style franco-français un peu cheap. A l’inverse, il y en a certaines que je trouve très réussies et qui, à mon regret, ne figurent pas dans le montage final.
99F est un film très dense qui fréquente différents styles. Le premier montage semblait calibré pour Beaubourg. Parce que l'utilisation des «je, tu, il» pouvaient créer une distance. Cela donnait la possibilité d’être kaléidoscopique mais toute la complexité consistait à avancer et à ne pas saturer. C’est pour cette raison qu’il y a beaucoup de scènes coupées dans
99F. A partir du moment où on explique pourquoi on les coupe, je trouve la démarche intéressante. Si j’étais dans une école de cinéma, je serais content de voir une scène coupée très réussie. Cela pousserait à me demander pourquoi elle a été coupée. Je pense que, et c’est valable pour tous mes films, le plus beau plan se trouve toujours à la corbeille. Dans
Dobermann, c’est un plan-séquence très compliqué à la grue. C’est devenu un montage en quatre petits plans. Dans
Blueberry, c’est un travelling compensé et il ne figure même pas dans les scènes coupées. Puisque sur le DVD, je n’avais pas inclus les scènes coupées, j’en avais trop. Dans
99F, je ne m’en souviens plus mais je me rappelle juste que mon plan préféré ne figure pas dans le film. Ce genre de détail est important parce qu’au cinéma, on oublie qu’il faut simplement s’occuper du film.
Comment est venue l’idée du making-of parodique? L’idée est née durant le tournage. Il fallait trouver un axe et ne pas sortir du sujet. Le cinéma est un art qui a besoin de publicité, un produit culturel. A un moment donné, il faut regarder les choses en face. Il fallait trouver une façon originale de taper sur le cinéma et de démonter sa mécanique. D’ailleurs, toute la promotion du film ressemblait au gag de l’arroseur arrosé. On se retrouve soi-même dans le système que l’on souhaite dénoncer. C’est un jeu et tout dépend comment on se situe par rapport à ça. En naviguant ainsi, on comprend mieux les intentions de chacun.
Est-ce qu’il y avait de la sincérité dans ces éloges cire-pompes?Personnellement, j’étais sincère. Une fois. Quand je parle de Vahina Giocante. Je ne comprends pas pourquoi les autres metteurs en scène ne vont pas plus vers elle. Pour le reste, on était dans une perspective too much. Les autres participants aussi. On ne peut pas dire qu’il y ait eu de la sincérité même si je pense que tout le monde s’est apprécié. On voit qu’il y a eu des problèmes pendant le tournage, on ne les cache pas sur le DVD. On a eu deux trois engueulades mais c’est dérisoire par rapport au résultat d’ensemble. J’ai eu quelques petits problèmes sur la promotion. Je les avais vu venir. C’est d'ailleurs pour cette raison que la seconde fin existe dans
99 Francs. C'est une manière d’apporter mon point de vue à l’intérieur du film.
Comment est venue l’idée de créer un module sur le cinéaste Jean-Jacques Rousseau?C’est une sorte de happening que je trouvais génial pour faire un bonus. Je connaissais le travail de Jean-Jacques Rousseau. J’aime beaucoup ce personnage parce que j’adore les surréalistes. C’est le genre d’artiste qui me ramène à des sentiments antérieurs. Des sentiments que je pouvais ressentir au moment où je faisais les arts-déco. A la fin de la conférence, je lui ai dit que j'adorerais faire un film avec lui. J’ai envie de filmer pour lui, ça va m’aérer la tête. J’aime les gens qui ont une idée extrême du cinéma. J’ai beaucoup de respect pour ça. On a fait cette conférence ensemble à la Sorbonne et à chaque fois qu’il parlait, j’étais fasciné. De toute façon, j’aime profondément l’esprit belge dont Noël Godin fait partie, dont Fabrice Du Welz fait partie, dont Poelvoorde etc. Il y a un lâché prise complet. Et c’est tellement salutaire...

Dans le commentaire-audio, vous ne parlez pas de Darren Aronofsky lorsque le personnage que vous incarnez regarde un arbre assis sur un banc alors que l’influence est évidente. Pourquoi?C’est totalement inconscient. D’autant que cette idée est tout d'abord venue de Jean Dujardin. Avant tout, il s'agit d'une scène où je me fous de ma gueule en jouant un fou qui n’est pas revenu du monde indigène et qui regarde des feuilles. C'est mon double: il est heureux mais pas efficace dans la société. Ce genre de clin d’oeil est purement artistique parce qu’il implique une modification dans la trajectoire du scénario. C’est ce personnage - donc moi incidemment - qui envoie Octave dans la jungle. Je ne m’en suis rendu compte qu’à la fin du tournage mais je trouve ça cohérent. Cette dernière partie en forme de fausse seconde fin a été écrite pour accepter de s’ennuyer, pour provoquer une lenteur du plan. J’ai tellement été surpris ces dernières années de voir que les gens avaient du mal à accepter une belle chose filmée lentement avec un certain sens de la temporalité. On a une telle éducation inconsciente d’une violence politique de la télévision que si on ne comprend pas, ça devient ennuyeux. Pour moi, c’est une phrase clé: acceptons de nous ennuyer, nous avons peut-être quelque chose à découvrir. Mais ça n’a rien de gratuit: chaque plan de
99F fait avancer la narration. Dans la partie qui se déroule en Amazonie, chaque plan fait avancer, les images sont belles parce qu’elles proviennent de lieux différents. Beaucoup de gens m’ont dit que la seconde fin du film aurait pu être plus courte. Mais je considère l’ennui comme un jeu. Je suis peiné quand on me dit que le film aurait été mieux s’il s’était arrêté à la première fin. Alors que cette suite distendue doit être un apaisement.
On peut y voir un moyen de rapprocher 99F de vos derniers films intimistes qui invitaient à la contemplation. Totalement. Au départ, j’avais envie de situer cette partie en Afrique et non pas en Amazonie. J’avais peur d’être redondant. C’était uniquement une question de lieux, de repérages et de possibilités. Pour
99F, il me fallait une porte de sortie mais je ne l’avais pas mise aussi directement. Ça aurait été trop direct. Ce goût de la contemplation vient également de mes goûts cinématographiques. Je suis un fan absolu de
Baraka, de Ron Fricke, par exemple. Mais il faut faire attention quand on oeuvre dans le contemplatif. Parce que le spectateur n’est pas toujours prêt à l’accepter. Sur
99F, tout le jeu consistait à trouver un équilibre entre ce que je peux faire ou pas. Finalement, mon but dans
99F était de faire un film sur l’équilibre.
Pour revenir aux scènes coupées, Darren Aronofsky enrage souvent lui aussi car ses plans préférés ne figurent jamais dans le montage final de ses films. L’autre point commun entre vous, c'est The Fountain et Blueberry, deux films massacrés par la presse pour les mêmes raisons.Darren Aronofsky a une trajectoire extrêmement intéressante. Il a commencé par expérimenter des scènes violentes. Il est évident que nous avons des points communs. C’est un cinéaste très avancé. En comparaison, je ressemble plus à un petit artisan. Mais dans la problématique, la confrontation sociale à la chair, il y a des parallèles évidents.
The Fountain me parle beaucoup. C’est peut-être son film que je préfère. Je sais qu’il a vu les vingt minutes de visions dans
Blueberry. Lui en a fait très peu. Au festival de Manaus, il y avait deux personnes que je voulais rencontrer: John Boorman qui reste une rencontre incroyable et Darren Aronofsky qui finalement a dû annuler sa présence car son film sur la boxe s’est déclenché au moment de la grève des scénaristes. On s’est échangés des mails. Mais j’ai cru comprendre qu’il avait fait des rencontres similaires aux miennes (
sourire).
Propos recueillis par Romain Le Vern