A l'occasion de la sortie en DVD du très beau film
Dialogue avec mon jardinier, Jean Becker, l'un des sages (pas sage du tout) du cinéma français, nous livre quelques clés sur un métier qu'il aime plus que tout au monde, celui de réalisateur, de cinéaste, de conteur...
Quel est votre rapport au support DVD ?J’en regarde énormément, notamment des anciens films que j’arrive à retrouver grâce à leurs éditions DVD. J’adore voir certains films remasterisés. Je suppose que les suppléments intéressent le public mais personnellement ce n’est pas ma tasse de thé. Par exemple les making of, je n’ai jamais beaucoup aimé ça. Pour moi un cinéaste est comme un prestidigitateur, il ne doit pas révéler les secrets de ses tours. En revanche je comprends que cela intéresse les gens. Et puis il m’arrive de tomber sur un bonus qui me passionne, comme dernièrement sur l’édition DVD de L’été meurtrier, où ils ont fait un documentaire autour de Sébastien Japrisot.
Quel regard avez-vous sur le film aujourd’hui ?Un regard sentimental, d’autant que je suis encore en plein dedans, puisque je le présentais hier encore en Allemagne, sans compter la sortie du DVD.
La nature très attachante des deux personnages principaux ne rend-elle pas plus difficile le passage à autre chose ?C’est tout à fait vrai, il est difficile de se séparer de ces personnages. C’est ce qui a d’ailleurs été à l’origine de ma volonté d’en faire un film. Quand mon fils m’a fait lire ce livre, j’ai eu envie de prolonger l’aventure, de le voir à l’écran. Le personnage du jardinier en tout cas était donc très attachant, l’autre, le peintre n’existait pas dans le livre. Nous en avons fait un personnage totalement différent du jardinier, c’est-à-dire un type qui vit à Paris, qui a des problèmes avec sa femme, son art, sa fille, avec tout le monde ! Alors que le jardinier a une vie sereine, contemplant ce qu’il a sous les yeux. J’ai trouvé leur relation très touchante.
Comment adapter un tel coup de cœur ? Est-ce plus facile ou plus stressant ?On recherche avant tout l’unanimité. Quand on sent que les gens à qui vous faites lire votre adaptation vous disent qu’ils sont intéressés, ça vous donne une certaine confiance. Des acteurs tels que Daniel Auteuil et Jean-Pierre Darroussin ne donnent pas leur consentement à la légère donc lorsque c’est le cas ça donne confiance. A ce moment là le stress est à moitié parti. Ensuite il y a l’angoisse de savoir si le film plaira au public autant que cette histoire vous a plu.
Aviez-vous déjà ces deux acteurs en tête quand vous avez décidé d’adapter ce livre sur grand écran ?Non, au départ je pensais à Jacques Villeret, avec qui j’étais très ami, pour le rôle du jardinier. Mais quand il est mort j’ai abandonné le projet jusqu’à ce que quelqu’un me parle de Darroussin, que j’avais vu dans plusieurs films, notamment dans
Un air de famille. Il a lui aussi cette naïveté, cette gentillesse dans le regard. J’ai été très touché de la compression qu’ils ont eu tous les deux de leurs personnages. Je ne pouvais pas rêver mieux.
Vous avouez sur le tournage un côté tyrannique et on vous voit effectivement piquer de grosses colères. Sont-elles réelles ou est-ce une technique pour garder les troupes concentrées ?Non, mon équipe a l’habitude, ils savent que ce n’est pas bien méchant, ils me connaissent trop maintenant. Mais au moins j’ai la possibilité de leur dire ce que je pense. Ils savent tout de suite quand je ne suis pas satisfait.
Après votre longue carrière, quelles sont les histoires que vous aimeriez encore raconter ?Tout ! A chaque fois que je tombe sur une chose qui m’intéresse j’ai envie de la raconter. Dans le temps il n’y avait pas de cinéma, pas de théâtre, mais des gens qui se baladaient de villages en villages qu’on appelait des conteurs. On leur donnait le gîte et le couvert, et ils racontaient des histoires à des groupes de villageois qui les écoutaient, ébahis. Et bien moi je suis un peu comme ça, plus je pourrai raconter des histoires, mieux je me porterai. C’est ce que j’aime faire, j’aime embarquer les gens dans des histoires que j’apprécie. Si j’en ai la possibilité, je crèverai sur un plateau de cinéma, ou en tout cas en écrivant quelque chose. Je n’ai pas envie de m’arrêter du tout ! J’ai tellement connu de personnes qui une fois retraités ont pris dix ans un une année que je n’ai pas envie de ça du tout. A chaque fois que je lis un truc, j’ai envie de la raconter, mais on ne peut pas tout faire.
Propos recueillis par Laurent Tity