A l’occasion du Japan Expo, Junko Mizuno, invitée du festival, nous fait part des quelques impressions. Cette designer et mangaka japonaise née en 1974, possède un univers des plus reconnaissable et une fan base européenne assez impressionnante.
DVDRAMA : Cinderalla a été votre premier manga publié en France en 2004, et comme pour la version américaine, il l’a été dans le sens de lecture non japonais et en couleur.Junko Mizuno :
Cinderalla a été mon premier manga commandé par une maison d’édition. Avant cela, en dehors de mon travail de designer, j’avais fait
Pure Trance, mais ce manga a eu une genèse un peu particulière. A l’époque, j’avais besoin d’argent, et lorsque l’éditeur de
Cinderalla m’a proposé de faire un livre chez lui, j’ai accepté toutes ses conditions. Je crois que le fait que cela ne soit pas un éditeur de manga, mais un généraliste, a fait de
Cinderalla une œuvre particulière dès sa conception. Contrairement à la règle générale au Japon, il m’a demandé de le faire en couleur et non pas en noir&blanc, dans un format particulier plus proche du livre d’illustrations et surtout, d’écrire mon scénario en m’inspirant de fables européennes, qui sont très appréciées au Japon. Il devait croire que je ne serais pas capable d’inventer une bonne histoire…
Junko Mizuno et son éditeur Benoît Maurer des éditions IMHOEt pourquoi ne pas avoir conservé l’œuvre originelle pour sa publication française, alors qu’en France nous lisons aussi dans le sens japonais ?J’ai beaucoup réfléchi, quand on m’a proposé de le publier en dehors du Japon, sur comment le présenter. J’en ai parlé autour de moi, et à l’époque, la plupart des gens m’ont conseillé de le transposer dans le sens de lecture non japonais, pour qu’il soit plus compréhensible et attractif aux yeux du public non japonais. Du coup, j’ai suivi leurs conseils et j’ai effectué un grand travail, surtout graphique, d’adaptation, en inversant les images, en redessinant certains éléments de décors et en faisant mon propre lettrage. Par contre, la partie adaptation linguistique a été confiée à un traducteur, je ne parlais pas assez bien l’anglais pour m’y atteler seule. Cependant, quelques années plus tard, je me suis occupée de la supervision de la traduction de la version US de
Pure Trance. Il faut dire que je maîtrise bien mieux la langue maintenant. Du coup, quand Benoît Maurer m’a proposé de le publier en français, j’ai cru bon conserver cette base de travail et le laisser dans ce sens de lecture. Comme pour mes autres mangas publiés depuis d’ailleurs, que cela soit aux USA ou en Europe.
En ce qui concerne vos deux autres opus en couleur, Hansel&Gretel et La Petite Sirène, les choses se sont passées comme pour Cinderalla ?Oui, on m’a demandé de faire deux autres tomes dans le même esprit, toujours en m’inspirant de fables européennes. Même si, de toute façon, mes histoires s’éloignent rapidement de leurs référents. Je les ai conçues proches de ce que je connais et apprécie : Cinderalla par exemple travaille dans un restaurant de yakitoris et, comme je suis fan de films d’horreur, elle perd son œil quand elle s’enfuit du bal du prince, une idole de chanson pop zombie, Gretel est une combattante d’arts martiaux émérite et La Petite Sirène refuse de s’adonner comme ses sœurs au cannibalisme ! J’ai travaillé très dur pendant trois ans pour faire ces trois volumes. Vous savez, les éditeurs peuvent être très méchants au Japon. Cela a été très dur pour moi, tout en étant une super expérience. Et en ce qui concerne les versions US et européenne, j’ai à nouveau pu retravailler mes œuvres, en les rendant plus conformes à ce que j’avais voulu au départ, en demandant un papier proche de magazines
pulp américains et en les colorisant moi-même, ce que je n’avais pas pu faire pour les versions japonaises, car je n’avais pas le bon matériel à l’époque.
HANSEL & GRETELRevenons à Pure Trance. Vos fans ont pu découvrir cette œuvre plus sombre et plus personnelle l’année dernière. Vous parliez de genèse particulière, pourriez-vous nous en dire plus ?Pure Trance a été conçu à l’origine comme une histoire dessinée servant d’illustration à des compilations de CD d’un label de techno, Avex Trax. Le directeur du label connaissait mon travail de designer et d’illustratrice et il m’a proposé ce projet enthousiasmant. Ce n’est que plus tard qu’un éditeur m’a demandé de regrouper ces illustrations pour les éditer en tankobon (l’équivalent de nos albums, soit un manga édité sous la forme d’un livre et non dans plusieurs magazines N.D.R). Comme le scénario et les dessins étaient faiblards à mon sens, j’ai tout repris, et je pense qu’à la fin, il ne doit pas rester grand-chose des originaux ! A l’époque, j’avais été très influencée par
Akira de K. Otomo et quand j’ai créé
Pure Trance, j’ai gardé l’idée des pilules qui s’imposent dans ce monde post-apocalyptique. Je voulais faire une histoire de SF, mais à ma sauce, avec un monde très féminin où l’addiction passe par la nourriture.
Junko Mizuno en pleine séance de dédicacesPourrions-nous imaginer, en connaissant votre goût pour l’animation, de voir un jour vos œuvres adaptées en anime ? Vous a-t-on déjà proposé ce genre de projets ?Oui, un producteur hollywoodien m’a proposé de faire Cinderalla en film live, mais leurs moyens étaient très limités et surtout, leur vision de faire « exprès du cheap » ne me branchait pas du tout. Du coup, cela ne s’est pas fait. Il y a eu aussi des Français, qui ont voulu faire des choses avec moi en Flash. Ce projet est en cours depuis des années pour la télévision, mais cela ne semble pas avancer beaucoup. Une chose qui avance par contre, c’est mon implication dans le design des personnages et de l’univers d’un jeu vidéo pour le web,
Die Bunny , avec des Américains de LA, qui devrait être fini pour la fin de l’année. C’est le studio Robot Inc qui le développe (qui a entre autres à son actif un jeu inspiré de
Hostel 2 N.D.R), et j’ai hâte de voir à quoi cela ressemblera ! Quoiqu’il arrive, je me concentre ces temps-ci sur mes dessins, ce qui ne veut pas dire que je ne sois pas intéressée par des projets de chara designer par exemple.
On dirait que vos projets vous emmènent de plus en plus souvent hors du Japon. Plusieurs expos en Europe, dont l’une à Milan en Italie fin 2006, une exposition à Barcelone actuellement à la galerie Iguapop, le Japan Expo… Il est vrai que l’intérêt que me portent les Américains et les Européens se manifeste plus que celui de mes compatriotes. Cela se voit par exemple sur les ventes de mes toys (Junko Mizuno a créé plusieurs figurines et peluches N.D.R), quand par mois le distributeur en vend un ou deux au Japon, il s’en vend une centaine aux USA ! Je ne sais pas à quoi cela est dû, mais ce que je sais c’est que cela me permet de conserver une relative liberté au jour le jour. Je suis moins dépendante de mes éditeurs que les mangakas japonais, je travaille dans différents secteurs et pays et même si parfois c’est dur, quand je n’ai pas beaucoup de projets payants sous la main du moins, je peux me permettre de faire ce que je veux.
PURE TRANCEQuel sera votre prochain titre en France ?Je travaille actuellement à l’adaptation pour Last Gap (l’éditeur de
Pure Trance aux USA N.D.R) de
Peru, l’histoire en plusieurs volumes d’un petit nuage gigolo. Il est donc bien possible que la version française suive l’américaine. Enfin, je l’espère !
Propos recueillis par Aurore SchmidRetrouvez pages suivantes une galerie de photos et d'illustrations de Junko Mizuno.
News précédente
News suivante