Avec son premier long-métrage, Stéphane Allagnon étonne par un sens aiguisé de la mise en scène et des talents de conteur hors normes. Et si
Vent mauvais ne rentre dans aucune catégorie, c'est justement parce qu'il est un des rares films à présenter des personnages réalistes dans un contexte tout aussi crédible. Le réalisateur d'une des plus belles surprises de 2007 répond à nos questions avec une tranquilité apaisante qui se dégage de tous ses propos.
Pour votre premier film, pouvez-vous vous présenter pour nos lecteurs Stéphane Allagnon ?Je suis architecte de formation mais j’ai toujours eu une grande passion pour le cinéma. J’avais ce besoin impératif de faire du cinéma et j’ai donc réalisé des courts-métrages, j’ai été sur des tournages en tant qu’assistant-réal, ingénieur du son, plein de petits boulots de cinéma, avant de m’attaquer à l’écriture et essayer de comprendre comment fonctionne un scénario. Je crois beaucoup à la recherche et au travail.
Quel regard portez-vous sur Vent mauvais avec le recul ?Un regard surtout affectif car c’est quand même mon premier film. J’en ai rêvé pendant dix ans et j’ai finalement pu le faire, c’est une grande étape de ma vie.
On retrouve peut-être votre côté architecte dans votre étroite collaboration avec le chef décorateur du film…Tout à fait. J’ai travaillé avec Philippe Chiffre, qui est un chef décorateur que j’aime énormément. Il m’a fait le cadeau de travailler sur mon premier film. Il faut se rendre compte que le métier de chef décorateur concerne tout ce qui est dans le champ de la caméra, c’est quelque chose de prodigieux. Il a pour fonction d’agencer et de coordonner tout ce qui se présente devant la caméra, donc il peut avoir son mot à dire sur le papier peint du fond comme sur le cendrier qui est au premier plan, ou même parfois indiquer à la costumière certains réglages. J’ai donc effectivement beaucoup travaillé avec Philippe Chiffre. Nous avions une réflexion sur les personnages qui tout en étant sur la touche, pas forcément attirants, se devaient d’évoluer dans un espace quand même harmonieux, modeste mais intéressant. Nous voulions donc ces teintes très spéciales, ce qui nous a amenés à repeindre à peu près tout ce qui se présentait.

La déco revêt une importance d’autant plus forte que c’est un film d’ambiance.Exact, j’ai vraiment voulu faire un film d’ambiance. Il fallait donc tout cet aspect déco, image, le son du scope, j’ai travaillé avec Yves Cape qui est le chef op de Bruno Dumont car même si mon film n’a clairement pas le même univers que ceux de Dumont, je voulais cette profondeur, cette densité. C’était un pari de ne pas rentrer dans une famille de cinéma et de plutôt me servir à droite à gauche les trucs que j’aimais bien. Sachant qu’en plus j’ai fait ce film avec Gaumont qui m’a bien aidé. J’étais donc à cheval entre une production de type Gaumont et un cinéma plus indépendant.
On se demande souvent comment ça se passe pour un premier film, niveau production justement ?Je n’ai pas assez de recul pour répondre précisément, mais j’ai plutôt l’impression que sur mon film ça s’est passé de manière assez singulière. Quand j’ai écrit le film et que j’ai commencé à travailler avec une productrice, Caroline Monmarchand, on avait vraiment l’optique d’un film suivant le modèle indépendant. On connaissait bien le cinéma indépendant américain des années 90, elle avait travaillé à New York… Nous avions l’idée de réaliser un film suivant ce type d’économie en France. Ce ne sont pas des films qui reposent sur des stars, ils s’appuient souvent sur des ambiances mais qui respectent aussi en général une certaine dramaturgie. On a donc commencé à chercher des financements et Canal plus est rentré assez vite dans cette idée et Gaumont, je ne sais pas comment, a eu vent du projet et s’y est intéressé (
il prend un air étonné). Alors là grosse surprise, mais il faut dire aussi pour être honnête qu’on avait pensé au départ tourner avec d’autres acteurs, un peu plus connus. Je crois que ça a joué aussi… En fait on devait tourner avec Yvan Attal, et en parlant avec lui du film, il s’est rendu compte qu’il n’avait pas vraiment envie d’interpréter ce personnage là à ce moment de sa vie. Puis j’ai rencontré Jonathan Zaccaï et là j’ai eu la révélation. Il collait parfaitement au personnage. A l’arrivée Gaumont nous a suivi malgré le changement de casting, le projet a poireauté pendant un an environ et on a tourné le film. Côté distribution d’après ce que j’ai compris, mon film n’a pas trouvé sa place dans le cinéma actuel, on ne sait pas si c’est un drame ou une comédie, si c’est commercial ou un film d’art et d’essai, d’où les soucis rencontrés. Mais je ne regrette pas car c’est un risque que j’ai voulu prendre. Je crois que lors d’un premier film on n’a pas envie de faire comment les autres.

Pourquoi ce titre, Vent mauvais ?Ca vient sans doute d’une sensibilité que j’ai gardée de mon enfance passée dans cette région entre Bretagne et Normandie, ce climat avec la pluie, le vent, ça m’évoque plein de jolis souvenirs. Les gens trouvent ça moche, mais moi je trouve ça joli ! (
rires)
Votre film serait-il l’antithèse de Bienvenue chez les Ch’tis ?(
rires) Je ne l’ai pas vu ! En tout cas ce qui nous est apparu très clairement par rapport à l’actualité au moment où le film est sorti c’est qu’il y avait un slogan dans tous les journaux qui était « la France qui gagne ». Et nous étions vraiment avec ce film dans la France qui… gagne pas et qui ne se lève pas tôt. Le slogan de notre film n’était pas du tout « travailler plus pour gagner plus » mais plutôt « moins il travaille, plus il est honnête ». Tout cela n’avait évidemment rien de politique, mais ce n’était vraiment pas dans le courant de l’époque.
Ce personnage sur la touche, joué par Jonathan Zaccaï, semble être beaucoup inspiré de vous…Complètement. C’est tout à fait moi. Mais je ne suis pas le seul à être comme ça je pense. J’ai été intérimaire et je me suis aperçu que ça pouvait être une porte de sortie. Il y des intérimaires qui galèrent, certes, mais au moins peuvent se sentir libres. Ils y gagnent vraiment en liberté. Il s’agissait de parler des puissants et des faibles, et les comédiens l’ont parfaitement compris. A l’arrivée les personnages commettent tous le même délit, ils veulent tous l’argent et se compromettent pour l’avoir, mais ils sont punis très différemment. Je ne voulais pas non plus trop de personnages, pour pouvoir les pousser à fond dans leur psychologie, à la manière des frères Coen par exemple.
Les suppléments permettent de découvrir le gros travail fait sur les effets visuels qui sont pourtant très discrets à l’écran…En effet je ne voulais surtout pas quelque chose de tape à l’œil, il fallait coller au plus près à la réalité. Plusieurs fois à l’écriture j’ai tenté de faire décoller le film avec de grands effets spéciaux, pour la tempête par exemple, mais je me suis rendu compte que ça ne collait pas avec l’esprit réaliste. Mon film, ce n’est pas
Twister. Je voulais montrer des gens normaux dans un environnement crédible confrontés à des choix. Qu’est-ce qui se passerait dans la vraie vie si vous passiez à côté de 400 000 euros qui ne sont pas à vous mais que vous pouvez prendre. Vous n’y toucheriez pas ? Moi je crois que si…
Votre prochain film sera dans la même veine ?Non j’ai un projet de polar plutôt, avec un policier comme personnage principal, et que j’écris avec un policier d’ailleurs. Ca se passera en grande partie en Afrique, car c’est u continent qui m’attire énormément et ça devrait me permettre de conserver un côté indépendant.
Propos recueillis par Laurent Tity