Par La Rédaction - publié le 09 juillet 2008 à 17h01 ,
MAJ le 24 septembre 2009 à 16h42 - 16 commentaire(s)
Jean-Jacques Annaud est un véritable passioné de cinéma doublé d'un collectioneur fou-furieux. A l'occasion de la sortie des collectors Zone 2 de Stalingrad et L'amant, nous vous proposons une interview de ce cinéaste qui malgré sa filmographie peu fournie (9 films en 25 ans) ne s'est jamais arrêté de travailler. L'intérêt qu'il porte aux nouvelles techniques et aux DVD en particulier s'est manisfesté dès notre rencontre...

Jean-Jacques ANNAUD : (il regarde le test de DVDRAMA sur le Zone 1 de Stalingrad) Oui, ce n’était vraiment pas terrible. Le DVD Zone 2 sera bien meilleur.

DVDRAMA : On s'en doute…

Jean-Jacques ANNAUD : Ce sera sans comparaison. Je ne peux pas vous dire pour le niveau technique du report, je ne l’ai pas encore visionné. Mais ce que j'ai vu, au niveau de l’étalonnage et au niveau des bonus, n’aura franchement rien à voir.

DVDRAMA : L’absence de commentaire audio se faisait ressentir.

Jean-Jacques ANNAUD : Il y aura deux commentaires audio, en anglais et en français. Vous trouverez aussi un documentaire conçu pour répondre à toutes les questions pratiques qu’on peut se poser en regardant Stalingrad. Il a été fait par un historien, et étoffé avec des images d’archives souvent très peu vues. Je suis très fier du boulot qu’ils ont abattu. Sans parler du making of, trois fois plus long que ceux habituellement diffusés à la télé. Un tel travail fait du DVD un véritable complément de l’œuvre cinéma. En tant que metteur en scène, j’y vois la meilleure façon de préserver un film. Cela se ressent jusque dans mon plaisir à vous en parler. Avant, j’étais très embarrassé quand il fallait présenter une VHS au son foireux dans une image calamiteuse. Aujourd’hui, je suis aux anges.

DVDRAMA : Quel a été votre investissement personnel dans la conception du DVD ?

Jean-Jacques ANNAUD : A partir du moment où je peux aider à produire un travail de qualité, c’est autant dans mon intérêt que dans celui de l’éditeur. Donc, j'ai pris ça très au sérieux et, dès le mois de Juin, j'ai réunis des documents que j'avais chez moi, qui ont aidé à superviser un certain nombre d'opérations. Je pense à stocker toutes ces données car j’ai déjà, dès le tournage, dans un coin de ma tête, cette deuxième exploitation qui permettra à beaucoup de mes amis , de mes collègues de (re)découvrir mon travail. Les choses ont énormément changé dans les habitudes de visionnage du cinéphile moyen. On ne peut plus faire l’impasse sur l’étape DVD qui est le meilleur vecteur de diffusion des œuvres. Je m’en rend d’autant mieux compte que le style de vie que je mène me conduit à voir énormément de DVD.


DVDRAMA : Plus qu'au cinéma ?

Jean-Jacques ANNAUD : Peut-être pas plus mais au moins autant. Et je suis heureux quand je vois un DVD bien fait, des bonus de qualité, quand je vois que les reports sont bien faits. Et une fois sur deux , mon jugement artistique sur le film va provenir d’un visionnage en DVD. J'ose avouer cette réalité, qui me surprend mais qui est la vérité. Etant membre des académies des Césars et des Oscars, je reçoit chaque années les vidéos de tous les films. Jusqu'à présent, j'ai toujours refusé de voir les films qu'on m'envoyait en cassette parce que pour moi, ce support ne permettait pas d’avoir une réelle idée de l’œuvre. Mais depuis qu’on m’envoie les deux versions (DVD et VHS), je regarde celle du DVD parce que je n’ai pas l'impression de voir un film mutilé. La qualité du travail est respectée. Ayant cette attitude moi-même de consommateur et de spectateur de vidéo, il est sûr que ça m'incite à soigner le DVD sur le plan technique. Et il faut savoir que pour le Zone 1, j’ai dans un premier temps refusé l’étalonnage qui m'étais soumis.

DVDRAMA : On vous avait donc tout de même consulté ?

Jean-Jacques ANNAUD : Oui, parce que je suis de ces metteurs en scène qui ont le ''final cut''. Donc si il y a un problème et que je m’aperçois que l’ étalonnage est merdique, je peux théoriquement faire arrêter la diffusion du DVD. C’est un trop gros risque pour eux, mais ça reste un rapport de défiance, de force avec l’éditeur. Rien à voir avec la France où j’entretient des relations amicales avec tous les gens qui travaillent chez Pathé. Dans le cas de Stalingrad, ça s'est fait en totale symbiose. En zone 1, le DVD s'est fait avec mon concours. Mais là c’était carrément sur mon initiative. Mais malgré la pression du ''final cut'' dont je vous parlais, il y a parfois de mauvaises surprises, comme lorsque j’ai découvert un DVD du Nom de la Rose sorti en France sans que j’en sois averti !


DVDRAMA : Ca nous évite de poser la question !

Jean-Jacques ANNAUD : L’image était calamiteuse!

DVDRAMA : pas 16/9, une simple piste stéréo...

Jean-Jacques ANNAUD : (énervé) Non mais attendez, c’est incroyable ! Vous savez comment j'ai découvert ça ? J'étais dans un aéroport, entre deux avions, et je commence à fureter dans une boutique, au hasard… Boum ! Je tombe sur ça ! Je ne savais absolument pas que c’était sorti ! A ce moment là, je ne l'ai pas acheté parce qu'il était en Zone 2. Par la suite, j'ai reçu 20 coups de téléphones d'amis qui m'ont dit ''c'est une merde épouvantable'' . Après je l'ai acheté, et j'ai bien été obligé de constater que c'était… une merde épouvantable. Si vous voulez, ça c'est passé à une époque où, me semble t-il, les diffuseurs voulaient tout de suite vendre les films qui avaient bien marché pour alimenter les premières demandes. Je peux aussi vous dire que je travaille depuis le mois de juillet sur le DVD All-Zone du Nom de La Rose, dont la sortie est prévue pour le mois de Mars 2002. Ils veulent faire des interviews spécifiques. J'ai ressorti des kilos et des kilos de documents de mes archives, des photos de l'époque, de mes repérages etc…

DVDRAMA : Des scènes inédites sont-elles prévues ?

Jean-Jacques ANNAUD : Des scènes inédites? Non, mais j'en ai des essais. Dès le début, j'ai décider d'écourter le film (qui fait 2H10) , de l'alléger de quelques scènes pour un total de 10 minutes. Mais au lieu de faire comme d'habitude et de les abandonner, je les ai faites mixer , doubler, sous-titrer, de façon à ce qu'elles puissent avoir leur place dans le DVD. Donc, très en amont, je commence à penser au DVD. Quand j'ai tourné le film, je m’y suis pris de façon à ce que les concepteurs du making of puissent réaliser des images un peu plus sophistiquées que ce qu’on trouve dans les ''electronic presskit'' , les ipiqués on appelle ça , ces petits reportages qui vont passer dans les télés où en 2 minutes vous avez l'acteur principale qui dit ''ouais, mon metteur en scène il est formidable, c'est un sujet que j'adore etc...''

DVDRAMA : Alors que maintenant ce sont de vrais petits court-métrages qu'ils mettent en suppléments...

Jean-Jacques ANNAUD : Oui ! Le film aujourd'hui à une vie en plusieurs étapes. Il y a évidemment la sortie salle qui va en grande partie orienter son destin , mais vous ne pouvez plus du tout ignorer aujourd'hui le passage télé, qui existe depuis longtemps, de même que le DVD, objet de conservation dans le cœur de beaucoup de cinéastes.


DVDRAMA : C’est un instrument de pérennisation.

Jean-Jacques ANNAUD : Il y a un autre aspect, issu de mes réflexions… C'est le troisième film que je monte en AVID. Nous tournons sur une image argentique 35mm traditionnel. Mais le fait que l'ensemble de la post-production se fasse en image électronique nous ramène, au montage, à un rapport de télé-spectateurs avec le film, et non plus de ciné-spectateurs. On est plus devant une image en 35mm mais devant un écran de télévision qui est posé sur une table et, avec le clavier, on joue avec cette image. Cela va jouer énormément sur notre choix de largeur, notre choix de rythme et notre choix d'angles. Et c'est pour qu’en regardant mon film en DVD, je retrouve le film que j'ai monté sur mon AVID. Vous voyez?

DVDRAMA : Le film gagne donc une certaine homogénéité, un statut unique . Il a un état au moment du montage qu'il garde dans son exploitation future.

Jean-Jacques ANNAUD : Ecoutez, c’est ce à quoi j'ai réfléchi et dont nous avons beaucoup parlé avec ma chef monteuse. D'ors et déjà, sur le tournage, c'est une image électronique qui va me communiquer l’essence de la scène que je viens de tourner. Ensuite, je regarde effectivement mes rushes sur grands écrans. Là je repasse en 35mm mais tout de suite après je le regarde sur AVID. Donc je redeviens téléspectateur. C'est à dire que je suis à mi-chemin du cinéma et de la télévision, alors qu'autrefois , lorsque le film débarquait à la télévision, il était totalement inadapté. Un détail qui est très important, c'est la post-synchronisation. Nous tournons certaines images dans des situations telles qu'on ne peut pas garder le son original. Ce qui représente entre 20 et 50% des films américains. Les doublages d’aujourd’hui ne sont pratiquement plus fait en 35mm. Vous n'avez plus de machine rock n' roll (ou en boucle). Vous amenez tout simplement votre cassette, une BETA. Ca veut dire que même le doublage est fait pour cet écran de télévision. Je vous livre ça parce que je pense que dans la fabrication du cinéma contemporain, le DVD n'est pas un transfert impur et maladroit d'une œuvre faite pour un autre format.


DVDRAMA : Les prochaines sorties DVD de vos films?

Jean-Jacques ANNAUD : Aujourd'hui, j'ai préparé La Guerre Du Feu pour Canal+, ça va apparemment sortir chez TF1, ne me demandez pas pourquoi, je ne sais pas, je ne comprends pas. J'ai fait mon étalonnage, j'ai revu le film en projection avec l'étalonneur, je suis aller deux jours de suites au laboratoire, il y avait de grosses erreurs d’étalonnage et maintenant je suis très content de ce que nous avons mis au point. Apparemment la sortie est prévue pour cet hiver chez TF1. Je vais essayer d'en savoir un petit peu plus parce que je m’intéresse vraiment beaucoup à ce phénomène des DVD. J'ai un making of qui est excellent. Il en existe un commenté par Orson Welles et que les gens n'ont pas vu en France. Et j'ai beaucoup de documents d'époques rarissimes. Vous savez, il n'y avait pas de langue connue dans ce film et on avait imprimé un dictionnaire d’un dialecte que nous avions inventé de toutes pièces. Et je voudrais bien le donner avec le DVD, ça m'amuserait beaucoup. Donc, j'ai pris rendez vous avec Guillaume de Vergez, qui est n°3 de chez TF1, je crois, afin de savoir où on en est ce projet.

La Victoire En Chantant, également en projet chez TF1. Ensuite, Le Nom de la Rose a été repris par Warner pour une sortie mondiale, et je m'en occupe bien. L'Ours a été fait il y a quelques années avec un petit bonus, un sympathique making of, qui avait gagné beaucoup de récompenses dans des festivals. Mais je ne peux m’empêcher de penser qu’avec tout le matériel que je possède sur L'Ours, on pourrait faire un truc formidable. J'ai gardé tous les tirages magnétiques. Je peux même tirer de scènes qui n'ont pas été vues. Il y a énormément de matériel là-dessus. Mais ça ce n'est pas au programme immédiatement. Et je vais essayer aussi pour Coup De Tête. C'est un film qu'on me réclame beaucoup, et on pourrait faire quelque chose de tout à fait sympathique sur ce film. Vous voyez, je suis enchanté parce que ça donne une nouvelle vie au film. Et puis étant collectionneur moi-même, je suis content d'acheter les travaux de mes confrères que j'ai envie d'avoir à la maison.


DVDRAMA : Vous avez une DVDthèque idéale?

Jean-Jacques ANNAUD : Elle n’est pas idéale puisqu'il manque forcément beaucoup de choses. J'ai quand même énormément de matériel dans la mesure où, depuis 5 ou 6 ans, je reçois tous les films. Alors comme j'aime pas jeter, je garde. J'ai ça dans une grange, classé par ordre alphabétique. Mais j'ai une autre collection classée par metteurs en scène, ceux que j'aime, soit mes amis soit les grands maîtres du passé. J'ai classé ensemble la VHS, le LD, le scénario... J’aime avoir les scénarios pour pouvoir juger du travail d’un auteur. Les chefs d’œuvres des 30 dernières années, je les ai donc en forme originale . Et puis au cours des années, j'ai acheté pratiquement tous les livres. Toutes les monographies, les biographies des réalisateurs et des acteurs. Ce qui fait que si je regarde, par exemple, Le Dernier Empereur, je vais avoir le receuil de photographies fait par mon ami de Hong-Kong qui m'a envoyé son livre, le disque en laser, le scénario original, une cassette sur Bertolucci, etc... Pour Bertollucci je n’ai pas La Stratégie de l'Araignée, mais j'ai Le Conformiste, The Sheltering Sky, Little Buddah, je ne possède pas ses deux derniers. Sur chacun des metteurs en scène contemporains, j'ai tout ça. Et puis aussi Capra, Ford, Scola , j'ai pratiquement tout… Mais malheureusement pas tout encore en DVD. Au fur et à mesure que ça sort, j'élimine la vidéo. J'avais déjà fait ça à l'époque de l'audio-cassette pour les CD. J'ai le goût de posséder les choses pour faire appel à ces œuvres au moment où j'ai envie de les voir. Dans mon métier c'est très soudain. Soudain je me dit ''tiens la scène de la cloche dans ''Andreï Roublev'' c'était comment?'' Alors paf! Si je n’ai pas ''Andreï Roublev'' tout de suite, je suis malheureux, c’est pour ça que j'aime vivre dans ma maison de campagne parce que j'ai de la place et du coup, je peux garder tout ça pour avoir cet accès à la mémoire du cinéma.

DVDRAMA : Vous recevez tout mais vous allez chercher aussi la nouveauté ?

Jean-Jacques ANNAUD : Ben, bien sûr! Je cherche sur le net évidemment. Alors ayant un désir d'achat très vif, je vais chez Amazon ou à la FNAC parce que là, non seulement je peux voir ce qui existe, mais je peux l'acheter. J’ai des crises, comme ça. Par exemple d'un coup, je veux revoir tout Tati! Là, je vois que Patrice Leconte a peu de trucs en DVD et que son travail en VHS n'est pas tellement disponible non plus. C'est étrange quand même!


DVDRAMA : Tous les cinéastes n'ont pas votre démarche de préserver un leur travail. C'est peut-être pour ça que le DVD est très intéressant et qu'il permet de retrouver des œuvres. Par exemple, dans les années 70, certains réalisateurs étaient dans l’impossibilité de revoir leur travail. Ils passaient 30 ans sans jamais revoir leurs films, sans pouvoir remettre la main dessus.

Jean-Jacques ANNAUD : Moi, j'ai un esprit collectionneur. Quand j'étais petit, je collectionnais les cailloux, les fleurs les feuilles, les écorces d'arbres, les canines de mammifères, j'était un fou furieux de la collection. Des timbres, des pièces... et j’ai continué avec mes films, dès le départ - et pourtant je n'avais pas eu l'idée que quelqu’un s'y intéresserait, mon premier film (La Victoire en Chantant) a été un échec redoutable – je gardais dans des boîtes des photos que j'avais faites, mes premières moutures de scénario. J'ai tout ça à la maison. J'ai aussi collectionné les vidéos doublées de mes films. Par exemple, Le Nom de la Rose en basque ou en finnois. Pour L’Ours, rien qu'en langues espagnoles, j'ai les versions castillane, mexicaine, et argentine. J'ai gardé tout ça. J'ai gardé les affiches. Parce que des fois elles sont tellement incroyables. J'ai une affiche thaïlandaise du Nom de la Rose où Sean Connery est dans sa position de James Bond avec un revolver, et ils ont rajouté sa capuche de moine ! (rire général). Là, j'ai des amis qui m'ont envoyé tout un tas de photos, qu'ils ont pris à Pékin, de Stalingrad. C'est très amusant. Après, ça me fait un patrimoine de documents pittoresques, je ne sais pas pourquoi je les stock, mais éventuellement pour un DVD.En tout cas je ne suis pas démuni… Ce qui m'a beaucoup énervé, c’est que mon premier film, La victoire en Chantant, ait été pendant longtemps complètement introuvable. Et le jour où il y a eu une ressortie, voici une quinzaine d’années, en très petite quantité de VHS, au lieu de laisser ça glisser, j'ai appelé le distributeur, je lui demandé de m'envoyer 10 K7, ce qu’il a fait bien volontiers. Ce qui m'a permis d'envoyer une cassette à certains collègues. J'ai des collègues qui ne s'en sont pas occupé à ce moment-là et du coup leurs propres films ont disparu.

D'un seul coup me revient quelque chose en mémoire: à une époque, Jean Renoir, l'immense jean Renoir, s'était mis à m'écrire parce qu'il avait adoré mon premier film ! Moi, j'étais très impressionné, j'osais à peine lui répondre. Au début, je n’ai pas donné suite, je croyais qu'il y avait eu erreur d'adresse et ensuite, quand je l'ai rencontré, je me suis aperçu qu'un de ses soucis majeurs était de savoir ce qu'étaient devenus ses premiers films muets. Et je me souviens avoir fait une terrible boulette parce qu’à chaque fois qu'il me recevait, il me demandait des nouvelles de la cinémathèque et un jour je lui ai dit:"Vous savez, depuis que Langlois n'est plus là, c'est n'importe quoi! Les films pourrissent dans les garages!" et je l'ai vu pâlir. Je m'en suis beaucoup voulu de lui avoir dit ça, car j’ai compris qu'il était confronté à ce problème de la disparition de son travail. Et je crois que cette chose-là m'a marqué au point que j'ai pris des précautions à chaque fois que je faisais un film en gardant une copie, même si je ne la regarde jamais (car je ne regarde pas du tout mon travail). Malheureusement, récemment, ils m'ont demandé une copie en Inde, et ils me l’ont détruite, ils ont projeté ça n'importe comment et ça m'est revenu tout rayé. C'est malheureux ! La bonne nouvelle du DVD, c'est que ça ne se raye pas aussi facilement. Quand vous avez une copie sur pellicule, c'est fragile, ça se désagrège, les couleurs se barrent, vous n’avez plus que du vert, les rouges disparaissent, alors il faut retourner au négatif. Le négatif est parfois en mauvais état, ça coûte une fortune. C'est une drôle d'opération que de faire retirer une copie!


DVDRAMA : Pour parler un peu de Stalingrad, il y a une fracture dans le film qui semble assez évidente: d'un côté, le duel entre les deux personnages, et de l’autre l'enjeux plus globale de la guerre. Qu'est-ce qui vous a le plus attiré? La confrontation humaine ou le conflit à grande échelle ?

Jean-Jacques ANNAUD : J'ai envie de vous dire, les deux ! Je n'aurais pas fait un film qui s'appellerait simplement ''Le duel du berger'' ou ''Vassili contre Koening''. Je n'aurais pas du tout été intéressé non plus par le film si il s'agissait seulement de la bataille de Stalingrad ! Je ne sais pas raconter l'histoire de 2 millions de morts! Par contre, ce qui m'a fasciné, c'est l'interactivité entre les deux combats. Il s’agit d’un duel incroyablement privé où on se dit ''Comment est-ce possible que dans le chaos d'une ville qui fait 75 km de long, où il y a 6 000 gars qui meurent par jour, les tours infernales de N-Y tous les jours pendant 200 jours , ces 2 mecs continuent de se chercher ?!'' Ca m'a fasciné! Ca permettait aussi de voir la vie privée de ces deux mecs, en tout cas de l’un des deux. A l'époque, hommes et femmes étaient ensembles dans les sous-terrains, le soir les abris devenaient de gigantesques bordels! Il y a 1 million de femmes qui sont revenues de la guerre et dont la réputation était brisée à vie et qui n'ont jamais pu se réintégrer. Il n'y avait pas d'armée féminine. Tout ça était mêlé au concept communiste où tout le monde est égal. Il y avait aussi beaucoup de soldats des régions périphériques. Beaucoup de tartares, beaucoup d’uzbeks, beaucoup de Tchètchènes, c'était ça l'armée russe à l'époque. C'était une armée très composite à la fois dans les sexes et dans les peuples qui la constituaient. Et ce qui m'a passionné, c'est que ce duel tout à fait intime est vu sous la loupe grossissante de le propagande et, du coup, a une influence sur le déroulement de la bataille qui elle même va être déterminante pour le destin de la Seconde Guerre Mondiale, qui elle même façonne le siècle dans lequel on vit. Ca, ça m'a semblé un incroyable château de cartes. Et ce qui m'a semblé tout à fait inouï quand j'ai lu les différents récits de cette anecdote authentique, c’est que le personnage principal, je parle du personnage historique, savait à peine ce que c' était qu'un allemand. Son truc, c’était simplement qu’il tirait bien au fusil! Et il est devenu un vrai héros national en 9 jours. Parce qu'on a besoin de héros. Ce phénomène là m'a absolument passionné!

J'ai déjà traité le cas du héros dans "coup de tête", que j'adore. Pourquoi un mec qui fait un truc par hasard et par erreur devient une star ? C'est un truc qui me passionne et qui passionne mes amis acteurs à qui ça arrive. Brad Pitt ne comprend toujours pas pourquoi ça lui est arrivé. Il le dit à qui veut l'entendre. Bon, il est beau garçon, il est intelligent, charmant, honnête et tout ça... mais pourquoi il est une superstar? Il y a quand même plein d'autres mecs qui sont beaux garçons et ça lui est arrivé à lui. Ca c'est une thématique qui me plaît. Et ce qui m'a évidement beaucoup attiré aussi c'est d'avoir à jouer du suspense et de la tension d'un duel qui pourrait être ceux d'un film policier, mais dans un contexte qui dépasse largement ça. C'est un peu comme Le Nom de la Rose. On peut le regarder avec le plaisir d'un ''Murderer & Mystery'' : qui c'est qui a fait le coup, cherchons avec nos héros… Et au-delà de ça, il y a des perspectives (l'Inquisition etc...) pour ceux que ça intéresse. En tout cas moi. Dans Stalingrad, j’avais ce plaisir de traiter quatre personnages, de regarder leurs vies privées, en sachant que le résultat de leurs actions allait avoir des implications dans quelque chose d'infiniment plus large.


DVDRAMA : Koenig est traité nettement moins en profondeur que Vassili, car on ne savait pas très bien qui c’était (Koenig pouvait même être son surnom). Dans le cadre du film, le personnage est présenté presque comme l'antithèse du Nazi, avant tout un soldat qui fait son boulot. On évoque à peine ses motivations, sauf à la fin. On effleure l'idée qu'il pourrait faire ça pour son fils. Bref, il est droit et honorable. Et pourtant, au cours du dernier duel, il commet …

Jean-Jacques ANNAUD : ...Une atrocité !

DVDRAMA : Oui. Un crime. Est-ce que vous avez le sentiment que dans le cadre de l'histoire, le personnage perd un peu de sa cohérence du fait de cet acte immoral ?

Jean-Jacques ANNAUD : Ce qui m’intrigue dans le comportement humain, et c’est valable pour nous tous, c'est que dans certains moments on commet des actes que nous réprouvons. Ca m'est arrivé. Et j'en suis horrifié. J'ai pas fait des choses, évidemment, de cette dimension. Mais il y a des choses que l’on fait et que l’on regrette sans pouvoir les expliquer complètement. Je pense que dans le contexte de la guerre, on commet des actes absolument infernaux. Ce dont je suis convaincu, c'est qu'il y a, dans cette circonstance, une banalisation de la violence et de la mort, qui rend ces actes quasi-naturels.

J'ai été évidement très imbibé de littérature décrivant cette période . Dans les conditions très particulières du conflit, plus rien n'est surprenant. Quand vous avez passé votre journée à marcher sur des têtes éclatées et que vos crampons de chaussures sont pleins de débris de cerveaux , vous ne réagissez pas de la même manière que quand on est en interviewé dans un hôtel 5 étoiles rue de la Boétie. Parce que les références ne sont plus les mêmes : 6000 morts par jour, ça veut dire aussi 30000 blessés par jours . Vous vivez dans le sang et l'odeur de la chair en décomposition. En plus de ça, chaque personnage a ses particularités. Il faut d’abord savoir que le véritable Sasha Filipof a été pendu et que l'état major avait d’ailleurs insisté pour que la mère assiste à la pendaison (je n’ai pas mis ce détail dans le film). Il s'est fait épingler et pendre comme beaucoup de jeunes gens. C'était la solution pour les traîtres et les espions. De plus, le personnage de Koenig -dans le film- est quelqu'un qui ne veut plus vivre et qui veut se dégoûter de lui-même , qui veut être abattu, voilà ce que je pense. C'est à dire qu’il commet un suicide indirecte, et afin que ce suicide se fasse.


DVDRAMA : …il se détruit moralement.

Jean-Jacques ANNAUD : Voilà ! il se détruit sur le plan de l'éthique, pour être sûr que l'autre va le tuer. Dans un certain nombre de récits du véritable Vassili, ce dernier parle de l'estime grandissante qu'il a pour l'autre. Finalement, ils parviennent à un point où, semble t-il, les deux hommes ne veulent pas se détruire car ils s'estiment trop. Et Koenig, pour moi, prend la décision de cet acte impensable, de cet acte horrible afin de ne plus avoir d'estime de lui même et de générer la haine de celui par lequel il veut être tué. D'où ça me vient ? Une des description de ce duel à été faite par Vassili Grossman qui est un fantastique romancier de l'époque , journaliste de la Pravda à Stalingrad, et il raconte comment les deux hommes, juste avant de s’affronter pour la dernière fois, sont sortis de leurs cachettes et se sont longuement regardés. Le besoin de se connaître. Et d'après la description de Grossman, l'allemand s’est laissé tuer. J'avais une version du scénario beaucoup plus longue où j'expliquais tout ce cheminement.

DVDRAMA : Merci, Jean-Jacques ANNAUD.

Entretien réalisé par Frédéric Ambroisine et Denis Brusseaux (fin Septembre 2001)
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