Si personne n'a osé mettre sur pied un véritable engin calculant l'unité de mesure du rire, c'est probablement parce que
Cannibal The Musical l'aurait trop vite fait surchauffer. Comme entrée en matière dans l'univers trop éparse et pris par-dessus la jambe que peut-être l'humour pesant, le duo Parker / Stone fait de son premier essai un coup de maître. Annonçant en même temps la couleur que prendra
South Park (encore dans aucun esprit à ce moment-là) des années plus tard. Au départ une farce étudiante entre potes qui jonglent de courts en courts pour se faire valoir auprès de petits financiers peu frileux,
Cannibal The musical s'impose comme une petite audace flirtant avec les ovnis puisqu'il compte mélanger la boucherie, des gags tombant comme des enclumes, des chansons joyeuses et un vrai film à costumes luttant systématiquement contre les anachronismes. Au final, un vrai challenger de l'humour super con qui, s'il ne supplante pas encore les meilleurs, reste à leurs côtés au coude à coude. Et à l'aise…
Cannibal The Musical – 1996De Trey Parker et Matt Stone
Avec : Trey Parker, Matt Stone, Ian Bachar, Toddy Walters, Juan Schwartz
Disponible en DVD zone 2 chez Troma Sony Music
Si les deux gaillards n'ont pour seule vocation que de s'éclater un bon coup, leurs prétextes vont systématiquement fureter du côté de bases très solides la plupart du temps (chaque épisode de
South Park dépeint un éléments absurde respectivement analysé du point de vue des adultes et des enfants,
Orgazmo mélange les univers antinomiques que sont les super héros et le porno, etc.) et celui de
Cannibal The Musical s'inspire carrément d'une histoire vraie. Un fait divers particulièrement sordide ayant fait d'Alfred Packer, alors guide pour les trappeurs voulant visiter les montagnes du Colorado, le premier cannibale américain recensé par les médias et condamné à perpétuité en 1874 pour avoir dévoré ses cinq clients après que le groupe se soit perdu, la folie, le froid et la faim ayant fait perdre les esprits. Le petit détail qui tue, c'est que sa tête a été découpée après sa mort, conservée et exposée dans un musée de la Nouvelle-Orléans. Une histoire qui aura également inspiré un film autrement plus sérieux,
Vorace, avec Robert Carlyle. Si un doute persistera réellement sur la culpabilité de Packer en tant que meurtrier,
Cannibal The Musical préfère l'exonérer tout de go pour en faire un personnage sympathique victime d'une méprise.

L'affaire a beau être un peu datée, Trey Parker impose néanmoins dès son premier film la volonté de faire rire avec ce qui n'est normalement pas drôle du tout et vend son style par tous les moyens. Un style qui exhibe ouvertement ses emprunts aux spoofs les plus classiques, à l'autodérision, à un cynisme riche de sens et une américanisation des Pythons sur un plan chansonnier. Mais un façonnage de genres divers qui finit par lui devenir propre et servir un fond se focalisant un max sur le grotesque. Les autres films et séries évoqués plus haut le confirmeront. Sa carte de visite, c'est une fausse bande-annonce reprenant certes des passages clés du film, mais n'étant pas du tout tirés de rushes officiels et uniquement tournés pour l'occasion. Les producteurs acceptent, le film tourné en 16 mm sort gentiment de son cocon et Lloyd Kaufman, Big Boss de Troma, tombe sous le charme et accepte de le distribuer. Le succès phénoménal de
South Park arrivant juste derrière,
Cannibal The Musical et son statut de film culte sont nés !
Comme un gag imprévu mais tombant à pic, Parker s'octroie le rôle de Packer et trouve malgré lui l'interprète idéal pour mener l'entreprise à bout de bras. Une trogne sympa, au premier abord pas si évidente pour incarner la bouffonnerie (le gaillard est plutôt beau gosse), et qui n'aura de cesse de transformer l'essai dans son tout aussi barré
Orgazmo devant la caméra comme derrière un micro où camperont presque à lui seul tous les personnages de
South Park. Grimé par des postiches de barbes plus grotesques les unes que les autres pour s'enlaidir le plus débilement possible, il entraîne dans son sillage des potes de fortune pour suivre une aventure hors norme. Ensuite, ça déconne à plein tube au pays des survivants perdus dans les montagnes enneigées et le film parvient à tourner en dérision la misère, le désespoir, la perte de moyens, la mort, et la faim dans une boucherie organisée. Les gais chantants comme les sept nains en direction des mines de diamants au début du film virent alors dans la lamentation la plus consternante. Entre une gentille brebis passant par là mais que les héros n'attraperont jamais, son berger géant à l'œil purulent, un chef indien chinois et un feu de camp dont le seul repas consistera à dévorer les semelles des chaussures,
Cannibal The Musical se conforte dans des gags délicieusement poussifs.
Et pourtant le coup de maître évoqué plus haut réside dans tout le concept musical (c'est dans le titre hein ?) de l'entreprise. Parker parvient à réconcilier les plus réfractaires aux intermèdes chantés avec un talent plus que certain pour l'exercice, et choisissant à chaque fois judicieusement le cliché de circonstance. Chose qu'il parvient à faire dans chacun de ses films d'ailleurs. Entre romances, balades et autres envolées collégiales, avec chorégraphies à l'appui, il signe dans son dernier tiers un vrai morceau de bravoure. Parce que oui, le mythique
Let's build a snowman s'impose assurément comme l'un des plus gros fous rires étalés sur galette. Ou jusqu'où la dégénérescence peut pousser l'un des membres du groupe à interpréter la chanson la plus con jamais entendue avec un entrain communicatif, tout en construisant un bonhomme de neige lorsqu'il n'improvise pas un numéro de claquettes dans 80 centimètres de poudreuse.
Une scène qui tire le film encore plus vers le haut comme il aurait été impensable de l'imaginer à peine le disque inséré dans le lecteur. C'est juste fou, et à la fois génial. On n'aura sans doute pas eu l'occasion d'être autant sidéré depuis si ce n'est peut-être dans
South Park le film justement. Un autre film à absolument posséder dans sa DVDthèque idéale. Mais ça, c'est une autre histoire…
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