Stakhanoviste de la bobine, Takashi Miike emmène Billy Drago au bout d’un cauchemar et au cœur de traumatismes: avortements, prostitution, inceste, pédophilie, freaks au programme de cet épisode de
Masters of Horror, controversé et monstrueux.
Pour commencer, le DVD prévu le 5 Décembre prochain comporte un commentaire audio expliquant pourquoi cet épisode fût interdit à la télévision américaine. Plutôt qu'un long discours, nous vous proposons un extrait de ce commentaire éclairant le sujet. Tout ce qu'il vous reste à faire, c'est cliquer sur le bouton ci-dessous :
Pour peu qu’on fasse une liste des cinéastes qui ont bouleversé les us et coutumes du genre (inestimable
Audition), aucun doute possible: Takashi Miike avait parfaitement sa place pour réaliser un des épisodes de
Masters of Horror qui regroupe toutes les catégories horrifiques, tous les modes et toutes les couleurs. Mais, attention, Takashi Miike n’est pas un de ses élèves disciplinés qui ont le fâcheux bon goût de rendre des travaux nickels. Chez lui, c’est le sentiment d’imperfection qui doit dominer. Sommairement,
Imprint, opus à l’empreinte sourde, étrange et douloureuse dont l’action se déroule au XIXème siècle, narre l’histoire d’un journaliste américain à la recherche d’une prostituée qu’il aima naguère. Son voyage le mènera dans une réalité cauchemardesque: il croise le regard d’une autre prostituée, difforme et bizarre, qui lui annonce primo la mort de sa chérie (premier choc) et secundo, prend un malin plaisir à lui raconter le pourquoi du comment (second choc). A partir de là, le pire et l’inimaginable font leurs sanglantes lois. Et Takashi Miike s’en donne à cœur joie.
D’ailleurs, soulignons-le une fois n’est pas coutume : comme tout bon Miike qui se respecte,
Imprint a dangereusement fait parler de lui, puisqu’il a été interdit de diffusion sur les ondes cathodiques aux Etats-Unis (
Showtime s’en souvient encore), moins pour son potentiel horrifique que sa faculté à créer une atmosphère torve et dérangeante avec des séquences tantôt explicites tantôt doucereuses, constamment malsaines. Réaction inattendue quand on sait que la saga a justement été mise sur pied pour permettre à des réalisateurs chevronnés de s’exprimer librement sur le sujet avec des moyens confortables et aucune limite dans l’imagination. Cela ramène d’ailleurs à l’épisode
Visitor Q où sur le thème de la famille où différents cinéastes étaient libres de s’exprimer librement sur le sujet, Takashi Miike avait signé une annexe à
Théorème de Pasolini en dépeignant la famille nippone sous son jour le plus glauque et le plus déviant (il était également question d’inceste mais aussi de nécrophilie). On est en droit de penser qu’il s’agit d’un excellent coup de pub pour la série (qui, somme toute, n’avait pas foncièrement besoin de ça) et le cinéaste qui ainsi peut asseoir de nouveau et avec prestige sa réputation de provocateur émérite.
Or, lorsqu’il découvre l’épisode, le spectateur lambda – ou même aficionado de Takashi au dernier degré – fait moins le malin:
Imprint joue dans la cour des grands et envoie tous ses détracteurs borgnes nager dans leurs eaux tièdement consensuels. Tout d’abord, l’ensemble est en réalité plus troublant que réellement insoutenable: quelque chose sonne désespérément faux et en même temps on y croit. Cette façon de maintenir un équilibre précaire où le récit est à deux doigts de flancher dans différentes ornières (complaisance, gratuité, racolage) sans jamais sombrer dans le truc capoteux et craignos. Il y a dans ce cauchemar ambigu un mystère irrésolu, un suspens intense et un personnage en perdition.
Certes, l’ensemble ne repose pas sur rien: issu de la littérature asiatique (
Bokee Kyotee de Shimako Iwai), se déroulant dans un univers de fantasmes étroitement liés à l’imaginaire collectif (le bordel aux archétypes dynamités, comme la prédatrice qui se déguise en infirmière dans
Audition), son récit de sang et de sexe décortique les mythes. Miike lui confère une propension au sadisme, une dimension symbolique très appuyée et une immoralité de rigueur. Les tortures sont impressionnantes et pas nécessairement agréables à l’oeil: comme dans
Audition, un personnage se fait introduire des aiguilles dans des zones très sensibles (ici, les ongles et les gencives). Comme dans quasiment tous ses films (à l’exception des plus commerciaux), il transgresse la gravité de ses sujets (ici, l’avortement, sujet controversé s’il en est, retranscrit avec une barbarie hallucinante) et assène deux trois choses cruelles qui appartiennent à une époque certes révolue mais dérange toujours. D’où la force d’
Imprint: traiter de notions a priori archaïques pour mieux déranger aujourd’hui.
C’est à la fois factuel, prosaïque, métaphysique, onirique et littéraire. Le mélange d’expérimentation et d’effluves gore rapproche
Imprint de
Box, le segment qu’il a réalisé pour le triptyque
Trois extrêmes dans lequel, à travers une narration complexe, il plongeait dans le tumulte intérieur d’une écrivaine brouillant la frontière entre réalité et fiction. Ici, c’est le même cheminement chaotique et halluciné où l’horreur du passé vient se cogner à la douleur du présent. Incidemment, le soin apporté à la forme (belle photographie) abonde dans ce sens (plus de la veine élégante d’
Audition que du cradingue
Visitor Q). Que ce soit Billy Drago ou Youki Kudoh, les acteurs sont à l’aise comme des poissons hors de l’eau et collent au malaise de leurs personnages et, corrélat, du spectateur. Alors qu’il alterne des projets commerciaux voire alimentaires avec des productions indépendantes (voir son dernier
Big Bang Juvenile A), Miike souligne à travers ce sketch horrifique une vraie capacité à conserver sa singularité dans un système a fortiori régi par des cahiers des charges et des contingences. Par ailleurs, comme dans ses meilleurs films, Miike n’œuvre pas dans l’horreur instantanée mais dans l’angoisse sourde, celle qui perdure une fois l’objet consommé. C’est en cela qu’il a sans doute choqué: ses effets se révèlent après la projection et réveillent des choses persos, notamment sur les tabous, qu’on n’est pas sûrs de vouloir connaître.